« Tomber amoureux » : le langage précède-t-il l’existence ?

C’est une question éminemment actuelle. Notre époque considère que tout est culturel. Le langage ne faisant guère exception, celui-ci déterminerait nos actions et comportements. Mais nous vivons également dans une époque qui nie toute notion d’héritage et de transmission. Du passé faisons table rase. Ainsi, nos mots ne traduiraient pas nos maux ; au contraire, ils en seraient les créateurs.

J’ai eu l’idée de cet article à la suite d’un tweet qui, d’une certaine manière, pose la question suivante : Le langage précède-t-il l’existence, selon l’expression de Sartre ? Le voici.

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Le postulat de ce tweet est de considérer que c’est la formulation tomber amoureux, par le terme négatif « tomber », qui confère l’idée de piège que l’on éprouve. Cette idée serait en réalité transmise a priori, non par le sentiment lui-même, mais par le mot qui désigne celui-ci.

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La prééminence du langage sur l’existence est une idée très en vogue. L’écriture inclusive en est le parfait reflet, laquelle considère que c’est en modifiant notre façon d’écrire, notamment en donnant plus de visibilité au féminin, que nous modifierons nos comportements s’agissant de l’égalité entre les femmes et les hommes. En l’occurrence, le turc est une langue non-genrée, ce qui n’empêche pas la Turquie de débattre sur la question de la criminalisation de l’adultère féminin. Le perse est également une langue sans genre. Quelle est la condition des femmes en Iran ? Elles valent la moitié des hommes dans le droit à l’héritage. L’adultère est réprimé par la lapidation. Elles ne peuvent exercer un métier et voyager qu’avec l’autorisation de leur mari. Quant à la langue arabe, elle favorise la visibilité des femmes dans son langage et son écriture par la féminisation aisée des mots. Il n’est pas nécessaire d’évoquer la condition des femmes en Egypte, en Syrie, en Arabie Saoudite, au Qatar ou au Yemen… Le langage précède-t-il nos comportements et représentations ? Ces exemples ne semblent pas le confirmer. Voici une dernière illustration un peu plus triviale : est-ce le mot esclavage qui a engendré la pratique du même nom ou l’inverse ? L’étymologie du mot esclave vient du latin « sclavius » qui désignait au Vème siècle les populations slaves de l’actuelle Croatie, réduites en esclavage par les Germains et les Byzantins. Ce n’est qu’au VIIème siècle que le mot « slave » a pris son sens d’ « esclave ». Il semble davantage que ce soit notre action qui dessine le langage sur le long terme et non l’inverse. A tout le moins peut-on considérer que l’influence du langage est tout à fait relative.

Alors pourquoi « tomber amoureux » ? En effet, il semble bien que le langage ne traduise pas la promesse de l’amour en un heureux présage ou un don du Ciel. Tomber amoureux est un état à un instant donné de PASSION, mot qui vient du grec patior qui signifie souffrance. Cette souffrance amoureuse s’est parfaitement illustrée dans le supplice du Christ qui, après avoir enlacé le monde de son amour passionnel, a embrassé le chemin du paradis par son martyre. Cette expression négative – tomber amoureux – trouve donc une partie de son sens le plus simplement du monde dans son sens profond et étymologique.

Mais qu’est-ce que l’amour ? L’amour, selon le philosophe Arthur Schopenhauer, est un subterfuge de la nature pour contraindre un homme et une femme à copuler. Sa thèse n’a rien de bien romantique, convenons-en. Hélas, elle n’a rien de tout à fait faux non plus, l’amour relevant d’un savant mélange d’une rencontre d’une part et de phéromones d’autre part. De sorte que l’amour est aujourd’hui disséqué autant par les littéraires que par les neurobiologistes. Ainsi Lucy Vincent, docteur en neurosciences, a consacré plusieurs ouvrages à cette question de l’amour et elle en dit ceci : « Les deux sexes sont des étrangers l’un pour l’autre, voire des menaces : ils doivent se ménager un terrain d’entente le temps de la reproduction ». Bien évidemment, c’est de l’amour qu’il s’agit. L’amour est un état qui confine à l’ivresse. On devient profondément idiot, niais et naïf lorsque l’on est amoureux.  Des études montrent que l’on a bien plus de mal à se concentrer lorsque l’on est amoureux. L’amour rend aveugle… L’amour serait donc ce piège naturel qui nous pousserait à aimer et désirer l’autre le temps de la reproduction. Globalement, nous observons tous que l’état amoureux passionnel du début finit par s’estomper et se transformer en une forme de bienveillance amoureuse – le vrai amour selon moi – sur le long terme. De sorte que l’on peut conclure que l’amour est bien un piège dans lequel on peut tomber, tantôt pour le meilleur, tantôt pour le pire.

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La littérature nous abreuve d’exemples du piège amoureux. De Phèdre à Swann, de Roméo et Juliette à Thérèse Raquin en passant par Othello, les auteurs n’ont cessé dans l’Histoire de montrer le pire de l’amour, de ce piège qui enivre au point qu’il peut conduire au désespoir, à la culpabilité, à l’abandon, à la résignation, voire au meurtre ou au suicide.

Les philosophes ne sont pas en reste. Platon n’a-t-il pas écrit : « Nous ne sommes jamais tant démunis contre la souffrance que lorsque nous aimons » ? L’amour est un sentiment si fort que plusieurs courants philosophiques et spirituels voyaient en lui un ennemi. Le stoïcisme par exemple, estime que l’amour peut dériver en une passion qui trouble l’âme et la pervertie. En ce sens, le sentiment amoureux doit être saisi avec tempérance. Le bouddhisme va encore plus loin et suggère de fuir l’amour car de l’attachement naît l’aliénation de soi à l’autre mais également de l’autre à soi, entravant le chemin vers le nirvana.

Nous l’avons vu, l’expression « Tomber amoureux » ne précède en rien la perception que nous avons de l’amour tant il apparaît depuis toujours que l’amour est un piège naturel, réel mais aussi fantasmé et pensé par l’Humanité. L’état amoureux est une ivresse, un doux sentiment d’abandon qui nous pare les yeux d’un voile opaque. En cela, l’amour est ce piège que traduit l’expression « Tomber amoureux ». Au-delà de toute considération culturelle et simpliste, l’appréhension d’une expression du langage commun aussi banale que « Tomber amoureux » fait appel à plusieurs éléments que nous venons de considérer : les connaissances, l’histoire, l’étymologie et même la science. De sorte qu’une affirmation aussi péremptoire que « le langage précède nos comportements » est largement exagérée, voire clairement fausse. Le langage n’est pas l’origine de nos maux mais son plus beau miroir. Il faut juste savoir le décoder.

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