Quel sens donner au travail ?

Il y a quelque chose dans notre époque qui nous invite au travail. Le travail serait un impératif catégorique, une injonction de vie qui commence dès l’enfance : « Tu dois bien travailler à l’école », « travaille bien pour plus tard ». Le travail constitue très tôt une promesse qui figurerait notre libération et notre envol. Pourtant, étymologiquement, cela commence mal. Travail viendrait du latin Tripalium qui désignait en latin un instrument de torture à trois pieds, utilisés par les romains pour punir les esclaves rebelles. J’utilise à dessein le conditionnel tant l’étymologie de ce mot fait débat. Du reste, l’acception du mot travail dessine globalement une activité pénible, vitale certes, mais peu emballante ou enrichissante. D’ailleurs, le travail constitue la punition divine des hommes pour leur désobéissance, au chapitre 3 de la genèse. D’une certaine manière, le travail est considéré comme une malédiction, un sacerdoce. Gageons que rares sont les femmes « en travail » à rendre grâce à celui-ci. Le travail est avant tout considéré comme une activité nécessaire, mais pénible. De sorte que cette damnation qu’est le travail devrait être en permanence évitée.

Notre héritage chrétien considère philosophiquement le travail comme une pénitence. Néanmoins, nos sociétés occidentales ont aujourd’hui à cœur d’adorer le travail, de lui vouer un culte. Si d’un côté, le travail constitue une forme de souffrance qu’il faudrait amoindrir à tout prix, de l’autre, on nous explique dans une forme de paradoxe schizophrénique que le travail serait l’essence de la vie, de la santé soit LA source d’épanouissement. Le féminisme considère que la libération des femmes passe essentiellement par le travail, lequel, selon Simone de Beauvoir, constitue une forme de « libération transcendantale vers l’être ». « L’homme passionné par son travail fait ce pour quoi il est fait sans avoir le sentiment de travailler » ai-je pu lire récemment dans l’Express. Or, est-ce parce que le travail est aimable qu’on le fait avec passion, comme l’aurait pensé Descartes ? Ou est-ce parce qu’on fait son travail avec passion que l’on finit par l’aimer, comme l’aurait figuré Spinoza ? Sachant que l’immense majorité de l’humanité travaille par nécessité, et que l’immense majorité de cette immense majorité n’a pas la chance de vivre de sa passion, comment aimer le travail ? Cette question infiniment complexe pose tout autant la question de la nécessité du travail que la question du sens que l’on veut bien lui conférer.

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Nous sommes confrontés très tôt au travail. Dès l’âge de trois ans, nous entrons à l’école pour apprendre et nous former pour le travail, lequel constitue notre unique source de vie. Contrairement à toutes les espèces animales, l’Homme ne prend pas spontanément sa place dans le monde. Il doit travailler pour se construire un environnement ; une maison, des outils pour se protéger, pour chasser etc. Nous savons dès lors que l’inaction est une voie sans issue dans notre chemin de vie. Un passage de la vie d’Hercule le montre parfaitement. Son apprentissage terminé, le jeune Hercule réfléchit à l’emploi qu’il pourrait faire de ses talents et facultés. Alors qu’il méditait à ce sujet, il vit deux femmes s’avancer vers lui. La première était vêtue de manière austère. Son superbe visage respirait la modestie, la pudeur et la dignité. C’était la vertu. La seconde, toute aussi belle, était parée de vêtements étincelants, d’étoffes rares et précieuses. Son magnifique visage était illuminé par un regard charmeur. C’état la mollesse. La vertu promit  à Hercule une vie de triomphe et d’action, au delà des multiples épreuves qui l’attendraient. La mollesse promit à Hercule une vie de plaisir et d’ivresse, loin de tout travaux pénible. Hercule n’hésita pas une seconde et choisit la vertu ; la gloire, selon Hercule, ne passant que par le travail utile et profitable à tous. De sorte que notre apport au monde, à la construction de celui-ci, mais aussi à sa beauté, passe par le travail.

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A l’école puis à l’université, l’individu acquiert des connaissances, des savoirs et des techniques, lesquels lui permettent de s’inscrire dans une filiation humaine en pratiquant un métier. Par son travail et le sens de celui-ci, il s’inscrit dans un cosmos économique, social et humain. Or notre époque invite pleinement à poser la question du sens du travail car en y réfléchissant, notre modèle de société, basé sur la consommation, lui en a ôté une très grande partie. En effet, l’économie, par définition, valorise le maintien des produits dans le temps, leur protection, leur utilité, leur intérêt, leur valeur. La société actuelle a inversé le sens de l’économie en basant son mode de fonctionnement sur la consommation c’est-à-dire la destruction des produits. On ne cesse de nous le répéter. Aujourd’hui, tout va très vite. Il faut sans cesse se renouveler. Les entreprises qui réussissent ne sont pas celles qui inventent les produits les plus durables, mais celles qui en inventent en permanence, ce qui appelle à la notion d’innovation destructrice chère à l’économiste Schumpeter. C’est tout l’enjeu de la question de l’obsolescence programmée qui illustre à merveille ce nouveau paradigme économique dans lequel la valeur d’un produit naît de sa consommation et donc de sa destruction. Hélas, ce système économique ôte toute valeur au produit du travail dès lors que ce produit est programmé, non pour perdurer, mais pour cesser dans le temps. Ainsi, nous méprisons le travail à double titre. D’abord parce que le produit de notre travail s’évanouit dans le temps à la mesure de l’ardeur avec laquelle nous avons accomplit notre tâche, de sorte que nous sommes gagnés par l’impuissance, le découragement voire l’inutilité. Ensuite parce que de ce fait, nous apprenons à mépriser le produit de notre travail. Si le travail ne nous inscrit plus dans une lignée humaine, c’est parce que tout est en permanence à reconstruire et que, dès lors, plus rien n’est à hériter ni à transmettre. Quelles réponses apporter à cela ?

Le travail, quel qu’il soit, a pour finalité la vie ou la survie. Tout travail revêt une certaine utilité, voire une utilité certaine. La question du sens trouve ici une part de sa réponse. Un travail inutile est inévitablement voué à disparaître. Ainsi, de nombreux métiers ont existé jusqu’à la leur disparition, comme allumeur de réverbère, crieur, télégraphiste ou poinçonneur dans le métro. De sorte qu’indubitablement, chaque métier qui existe a un sens. Ce point fondamental, il est extrêmement important de s’en souvenir lorsque survient le doute quant à son apport au monde. Il est parfaitement vain d’espérer donner un sens à son travail puisque par son existence même, ce travail a un sens, et c’est exactement cela qu’il faut garder en mémoire. Notre travail a un sens utilitaire et vital au-delà de la place qu’il nous permet d’occuper dans le monde. Rien n’existe sans le travail, sans notre travail. Même l’héritier d’une fortune colossale, vivant dans l’opulence et l’oisiveté, est précisément le fruit d’un travail.

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Revenons à Descartes et Spinoza. Spinoza propose selon moi la seconde réponse à la question du sens. Réaliste, pragmatique, sage, Spinoza considère que l’inégalité du monde est une fatalité contingente et aléatoire. Nous n’avons pas tous la chance d’exercer un travail qui confère nécessairement du sens à notre vie. Sans me risquer à une statistique, je pense que nous sommes une majorité d’êtres humains dans ce cas. Alors, inspirons-nous de la pensée de Spinoza. L’égalité n’existe nullement dans nos conditions d’êtres humains, mais, elle existe dans notre liberté de choisir l’amour de la tâche, de l’ouvrage bien fait et de la beauté dans l’exercice de notre travail. Si nous ne parvenons pas à déceler le sens de notre travail, comme nous l’avons vu plus haut, il nous appartient de le lui en donner par la rigueur, l’ardeur, la volonté et le courage ; de sorte que ces valeurs que nous cultivons, dans la réalisation de notre mission, participent à nous faire aimer le travail comme à faire de nous de meilleurs Hommes. Par extension, c’est également comme cela que  nous participons au perfectionnement du monde. C’est cet amour de la beauté inhérent à notre volonté qui nous rend égaux et libres, en ce sens que nous en sommes tous capables, sans distinction. Cette réponse à la question de sens que pose le travail est donc universelle. Si nous pouvons trouver du sens dans la dimension opérative du travail, c’est-à-dire dans son produit concret et saisissable, nous pouvons lui donner du sens dans sa dimension spéculative. En effet, donner du sens à notre travail, c’est spéculer sur l’apport positif que la réalisation de notre mission nous offre en tant qu’être sensible. N’attendons pas de notre travail qu’il nous aime, mais aimons-le afin de le rendre aimable.

Voilà pourquoi il est important d’aimer son travail, non pas seulement pour son produit, mais bien davantage pour l’effet du travail sur nous-même tant d’un point de vue de la maîtrise d’un savoir-faire technique ou intellectuel, mais également d’un point de vue des valeurs qu’il nous faut mobiliser pour accomplir notre tâche. Le moindre ouvrage doit être guidé par cette rigueur, cette ardeur, cette volonté de bien faire les choses. La satisfaction que nous éprouvons dans notre métier ; elle ne doit pas tenir à la vanité que nous tirons de nos résultats, ni du plaisir de vivre de notre passion. Elle doit tenir au ravissement d’avoir accompli notre tâche avec témérité et dignité. Entendons-nous bien. Il est légitime de se satisfaire pleinement d’un travail bien fait qui porte ses fruits. Mais cette satisfaction ne doit pas être le terreau qui nourrit notre égo. Ce dont nous devons nous satisfaire, c’est de nous appliquer à réaliser notre besogne avec dignité, passion et courage par la volonté d’instaurer le beau dans toutes nos actions, même les plus futiles. Cette discipline de l’esprit nous permet d’aimer le travail tout en nous rendant meilleur. Et pourquoi cette ascèse ne s’emploierait qu’au travail ? Jouer un morceau de piano, tondre la pelouse ou jardiner ; autant de tâches que l’on pourrait considérer comme anodines mais qui exigent tout autant de nous cette droiture qui nous fait aimer ce que nous faisons et concoure, par extension, à augmenter notre bonheur.

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Dans notre vie, dans nos rapports humains, notre métier est trop souvent un marqueur social et économique. Or ce n’est pas le métier qui fait l’homme, mais l’ardeur, la témérité et la rigueur avec lesquelles il accomplit sa tâche. Ainsi, que l’on soit peintre en bâtiment, capitaine d’industrie ou instituteur, chacun est libre de choisir le chemin de la dignité et par la même, de donner du sens à son travail. Ce schéma est très bien illustré par la petite histoire qui suit :

Un homme passe devant un chantier et croisant un tailleur de pierre lui demande : « Que faites-vous ? » L’ouvrier lui répond : « Je taille une pierre ». Passant devant un second tailleur de pierre, il réitère sa question. Cette fois l’homme lui répond : « Je gagne ma vie ». Croisant un troisième travailleur, il renouvelle sa demande : « Que faites-vous ? ». Il s’entend alors répondre : « Je construis une cathédrale »…

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Pour conclure, nous devons à tout prix aimer le travail pour deux choses :

  • Faire de nous des hommes d’action, refuser l’oisiveté, la paresse, trouver notre place dans le monde et participer à la construction et à la transmission de celui-ci. Notre travail a par nature un sens et il s’agit de ne jamais l’oublier.
  • Faire de nous des hommes appliqués à rendre belle chacune de nos actions, habités que nous devons être par la rigueur morale et la rectitude. Cette ascèse est la clé pour donner un sens à notre travail autant que pour oeuvrer à notre perfectionnement humain.

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