De l’art antique à l’Art Contemporain… une longue histoire !

      Certains voient dans l’Art Contemporain une arnaque, d’autres du génie. Chacun s’est un jour montré incrédule devant un objet présenté comme une œuvre d’Art Contemporain. Ce sentiment s’accompagne parfois de confusion, voire de honte. Jean Baudrillard avait-il raison d’affirmer que « l’Art Contemporain spécule sur la culpabilité de ceux qui n’y comprennent rien ou qui n’ont pas compris qu’il n’y avait rien à comprendre » ?

     Au-delà du mouvement artistique qui, nous le verrons, n’en est pas vraiment un, l’Art Contemporain est bien davantage un mouvement idéologique et économique global soutenu par de puissantes institutions financières, médiatiques et institutionnelles. Ce processus de légitimation de l’Art Contemporain est semblable à l’expérience de Milgram qui visait à évaluer le degré d’obéissance des citoyens à une institution – en l’occurence l’armée. Ici, ce sont aux institutions économiques et étatiques qu’il convient de se soumettre dans l’adoration pour l’Art Contemporain. La menace de passer pour un facho réactionnaire au premier doute canalise toute possibilité d’insurrection. Pour autant, il y a bien des questions à se poser quant au gigantesque soutien médiatique et financier apporté entre autres par le Ministère de la Culture, dont l’existence même a de quoi interroger. Et du soutien, il en faut pour convaincre le public qu’une carcasse de voiture, qu’un dessin effacé ou qu’une musique sans musique relèvent de l’œuvre d’art. Par un savant mélange d’idées postmodernes et déconstructionnistes, de relativisme, de sophistique et d’économie au service d’un entre-soi oligarchique, le grand-public a fini par se plier à cet argument d’autorité : tout relève de l’art dès lors qu’on le dit. Les exemples – parfaitement authentiques – précédemment mentionnés ont un point commun : l’évacuation sans vergogne de la dimension esthétique. Pour autant, leur statut d’œuvres d’art ne fait guère de doute et ce au mépris du bon sens le plus élémentaire. Finalement, c’est la remise en cause de la notion d’art qui est au cœur du mouvement artistique contemporain. Le concept est le suivant : l’idée fait l’œuvre d’art. La quête du beau est secondaire de même que le savoir-faire de l’artiste, lequel n’existe que dans sa plus stricte expression, à savoir la mise en valeur du concept. Bien entendu, cette idée se doit d’être au service d’une cause politique en parfaite rupture avec un passé jugé par trop liberticide et aliénant. Cette idée doit également dénoncer – dans un certain conformisme – la société capitaliste et ses valeurs ultra-libérales. Paradoxalement, l’Art Contemporain a tout intérêt à voir perdurer le capitalisme dans la mesure où les valeurs ultra-libérales du capitalisme permettent précisément à l’Art Contemporain de poursuivre son entreprise de dénonciation. Mais l’Art Contemporain a surtout intérêt à voir perdurer le capitalisme ultra-libéral en ce que ce dernier s’avère être son premier client et son premier promoteur, obsédé qu’il est d’arrondir son image en se façonnant celle d’un régime social et économique soucieux de culture, épris de liberté et immatériel.

     A l’instar du régime capitaliste et ultra-libéral qui l’a adoubé, l’Art Contemporain prétend déconstruire. Déconstruire quoi ? Tout ; les valeurs traditionnelles, les valeurs éducatives, les valeurs économiques et sociales et en premier lieu les valeurs esthétiques et artistiques. Si ces valeurs sont considérées comme autant de règles normatives et aliénantes par l’Art Contemporain, celui-ci entend libérer les Hommes par leur déconstruction. C’est donc à une rupture avec l’acception traditionnelle du mot « art » que se livre l’Art Contemporain. L’art ne doit plus être l’expression d’une vérité transcendée par l’esthétique, mais bien davantage l’expression d’une idée conceptuelle. C’est ainsi que l’Art Contemporain est désormais le théâtre d’une course à l’idée novatrice. Surgissent en permanence de nouveaux concepts toujours plus fous et bien souvent, toujours plus incompréhensibles ou loufoques : les ready-made, les monochromes, la musique atonale, les productions sérielles toujours plus grandes, souvent scatologiques ou sexuelles, les poèmes sans rime, les romans sans histoire, les expositions sans œuvre… Tout est bon pour choquer le bourgeois, dès lors que l’idée est novatrice.

     L’innovation est la condition de survie de l’artiste contemporain dans un monde artistique aux valeurs paradoxalement très similaires à celles du capitalisme ultra-libéral qu’il prétend pourtant dénoncer. L’innovation, en ce qu’elle doit casser les codes et les valeurs traditionnelles, devient pour lui un impératif catégorique par lequel il pense libérer les consciences alors même qu’il organise les conditions nécessaires à l’avènement de la consommation de masse que précisément il abhorre, nous y reviendrons. Or l’innovation pour l’innovation ne revient qu’à produire de l’art éphémère (c’est d’ailleurs une tendance très en vogue dans l’Art Contemporain) incapable de s’inscrire dans le temps autrement que par sa dépendance vis-à-vis d’un certain contexte et de la cote de l’artiste. Mais plus ironiquement, cette nécessité de l’innovation a précisément pour conséquence de conférer de nouvelles règles à l’Art Contemporain, ce dont pourtant il se targue de s’absoudre. Le philosophe Hegel considérait l’art comme porteur d’une historicité. A considérer que l’Art Contemporain relève bien de l’art, il n’y a aucun doute sur le fait qu’il s’inscrit en parfaite adéquation avec son temps : celui d’un monde économique dérégulé, ultra-libéral dont le leitmotiv réside dans la rupture avec les valeurs traditionnelles.

     Dans cette série de trois articles, celui-ci étant le premier, la critique globale de l’Art Contemporain que je tenterai d’établir portera sur les points suivants : la critique du relativisme dans l’Art Contemporain, de ses valeurs économiques avant de terminer par une redéfinition du concept d’art.

Mais auparavant, il est intéressant de replacer l’Art Contemporain dans son contexte historique. C’est ce que nous allons faire maintenant.

Un peu d’histoire :

     Nous ne nous lancerons pas dans une analyse exhaustive des nombreux mouvements artistiques qui ont jalonné les siècles, aussi passionnants soient-ils. Leur trop grand nombre conduirait inévitablement à la rédaction d’un texte long et confus. Toutefois, nous pouvons étudier l’histoire des idées artistiques, c’est-à-dire l’évolution du concept d’art à travers les temps. Par cette étude, nous pourrons ainsi mieux comprendre comment est né l’Art Contemporain.

     De longs siècles durant, l’art n’a pour seule finalité que la figuration, l’incarnation du divin dans un matériau sensible (c’est-à-dire susceptible d’être appréhendé par les sens) comme la pierre pour la sculpture, la toile pour la peinture, le son pour la musique ou encore le papier pour l’écriture. Avant toute démarche esthétique, l’artiste n’a ni plus ni moins pour mission que la représentation de la vérité. Jusqu’à la Renaissance, l’art se veut le miroir sensible du divin créateur. Dans l’Antiquité par exemple, cette vérité est celle de l’harmonie du Cosmos, figurée dans les sculptures d’hommes ou de dieux aux proportions parfaites (sculpture de Poséidon ci-dessous). La démarche artistique ne consiste alors qu’en la figuration de la vérité incarnée dans l’imagerie divine. A compter de la Renaissance, l’art se met au service de l’humanisme. La sécularisation de plus en plus prégnante des sociétés occidentales permet de penser l’Homme non plus comme un illustrateur, mais comme un créateur. La démarche artistique prend un sens nouveau et devient avant tout celle de l’artiste, du créateur. Alors que toutes les lois artistiques sont considérées comme émanant du divin, donc d’une influence extérieure à l’homme et transcendante, l’humanisme et la sécularisation ont pour effet d’offrir à l’art une souveraineté nouvelle liée au cheminement, à la volonté et à l’expression de l’artiste, lequel a désormais pour sens de ne plus figurer la vérité du monde mais la vérité de son génie.

Poséidon

     « Ce que nous recherchons dans l’art, comme dans la pensée, c’est la vérité » dit Hegel. Nous l’avons vu, à partir du XVIIème et du XVIIIème siècle, la vérité n’est plus désormais dans l’illustration mais dans la création du monde. Cette idée qui révolutionne la manière de concevoir l’art, notamment au XXème siècle, est vivement contestée par le poète et critique littéraire Boileau à l’aube du XVIIème. Pour Boileau, l’idée d’innovation ou encore de création est une imposture, dans le sens où toute idée présentée comme résolument novatrice a en réalité déjà, à un moment ou à un autre, été pensée par quelqu’un, généralement de manière confuse. La vocation de l’artiste, pour Boileau, est de montrer cette pensée, de la révéler en l’esthétisant. En cela, l’artiste est avant tout un découvreur. Il n’imite pas ni n’innove, il révèle. Cette volonté de révéler la vérité réside dans l’achèvement harmonieux de l’œuvre et dans la perfection de ses proportions – ce qui fait d’ailleurs de l’art baroque un art méprisé par les classiques. L’idée que Boileau se fait de l’art met en lumière l’importance du choix du sujet de l’œuvre, autant que l’exploitation du matériau requis pour sa création. Le savoir-faire technique est donc une dimension essentielle de l’œuvre. La découverte de l’œuvre classique passe avant tout par son caractère visuel, tant par le sujet qu’elle figure que par son aspect esthétique et technique ; contrairement à l’œuvre d’Art Contemporain dont l’intérêt est avant tout déductif, c’est-à-dire basé sur sa signification – le caractère esthétique étant secondaire.

     Le philosophe Emmanuel Kant est en partie d’accord avec la vision de Boileau selon laquelle l’artiste n’innove pas mais révèle. Toutefois, il s’écarte de la vision classique d’un art idéaliste qui devrait se contenter de révéler la beauté et l’harmonie du monde. Pour Kant, le sujet de l’artiste a moins d’importance que la capacité de celui-ci à révéler la beauté dudit sujet. Ce qui lui fait écrire dans la Critique de la faculté de juger que « l’art n’est pas la représentation d’une belle chose, mais la belle représentation d’une chose ». Pour Kant, la « visualité » de l’œuvre est également prépondérante. Mais il considère que sa finalité n’est pas d’idéaliser le monde mais de le raconter, y compris dans ce qu’il a de plus laid.

     Kant refuse de se résoudre à considérer qu’il existe des critères universels du beau. Cette idée relativiste est largement partagée de nos jours. Au XVIIIème siècle, elle fait débat. Deux conceptions s’opposent. La première, cartésienne, est de considérer que le beau réside dans l’imitation de la nature. C’est l’idée de Boileau selon laquelle le génie n’invente pas mais révèle la nature. La deuxième conception, portée entre autres par le philosophe David Hume, est de considérer qu’il existe des critères objectifs du beau, lesquels émeuvent plus ou moins universellement nos sens. Hume estime par exemple qu’un coucher de soleil sur la mer est de nature à être trouvé beau par presque tout être humain sur Terre. C’est une approche très matérialiste du beau. Kant élabore un raisonnement qui réconcilie les conceptions cartésiennes et matérialistes du beau. S’il considère que le goût est subjectif à l’individu – « du goût et des couleurs, on ne discute pas » disait-il – Kant estime pour autant qu’il est possible de discuter d’une œuvre et d’apporter des arguments tant cartésiens que matérialistes. Le beau s’inscrit alors dans une forme de dialectique qui sera la synthèse entre le sensible, c’est-à-dire le jugement de goût subjectif, lequel ne peut être discuté ; et l’intelligible, c’est-à-dire le sens de l’œuvre qui, lui, peut être l’objet de discussion.

     Résumons. De longs siècles durant, les œuvres d’art traversent les temps indépendamment de la subjectivité créatrice des artistes. Figurateur objectif de la nature ou révélateur, selon le mot de Boileau, l’artiste est alors subordonné à son œuvre, laquelle vit et survit au-delà de lui – et ce n’est pas un hasard si les auteurs de nombreuses œuvres écrites, peintes ou sculptées sont inconnues.  L’idée que la subjectivité de l’artiste précède son œuvre éclate au XIXème siècle à travers le mouvement romantique. En effet, la période romantique consacre l’individuation de l’œuvre non pas à travers l’œuvre elle-même, mais à travers la démarche créative et esthétique de l’artiste. Alors, la subjectivité de l’artiste ne conduit désormais plus celui-ci à figurer la vérité de la nature, mais davantage à figurer sa vision de la nature dans un subjectivisme parfaitement assumé. L’importance fondamentale ainsi donnée à la subjectivité de l’artiste donne lieu à un foisonnement de courants artistiques au sein desquels sont expérimentés de nouveaux matériaux et de nouvelles techniques. Se développent également de nouveaux champs artistiques : l’expression des sentiments, la folie, l’angoisse, le rêve, l’inconscient ou l’instinct desquels naîtront les mouvements impressionnistes, expressionnistes, surréalistes, fauvistes ou encore l’art brut. Ces mouvements ont en commun de rompre avec les codes traditionnels de l’art tout en explorant les sentiments et ressentiments subjectifs de l’artiste dans la construction de son œuvre. L’œuvre est en quelque sorte une projection artistique de la subjectivité de l’artiste. Le cri, d’Edvard Munch (image ci-dessous) en est un excellent exemple. Peintre expressionniste norvégien, Munch était un homme torturé dont l’enfance difficile avait construit la personnalité délirante qui était la sienne. Le cri est la projection de sa vérité hallucinatoire. Dans un de ses journaux de bord, il écrivit : « Le soleil se couchait. […] Le bleu, pâle et terne, le jaune et le rouge taillaient le fjord. Le rouge sang explosait et éclaboussait le sentier de la rambarde… J’ai senti monter un grand cri et j’ai entendu ce grand cri. » Cette vérité déchirante qui était la sienne, Munch l’a immortalisé dans cette toile, comme un instant de sa folie figée dans l’éternité. L’art n’est plus la figuration objective de la vérité du monde, mais la figuration subjective de la vérité de l’artiste. Le cri en est un très bon exemple.

Le Cri de Munch

     La rupture profonde qui s’opère avec les codes traditionnels de l’art passe également par l’humour, voire l’absurde. C’est ainsi qu’à la fin du XVIIIème siècle, plusieurs artistes parmi lesquels Alphonse Allais, Paul Bilhaud ou encore Toulouse-Lautrec, créent un collectif intitulé Les arts incohérents dont les buts sont multiples : faire rire par l’absurde, choquer le bourgeois mais aussi moquer certaines dérives impressionnistes dans le travail excessif des couleurs. « Première avant-garde esthétique digne de ce nom » d’après Luc Ferry, le mouvement des Arts Incohérents s’exprime à travers de nouvelles formes d’œuvres perçues comme grotesques : des monochromes, des ready-made[1] ou encore des expositions sans peinture. Tout est fait pour surprendre et provoquer le rire. Les œuvres sont bien souvent parodiques, assorties de calambours ou de contrepèteries. Parmi ces œuvres comiques et absurdes, citons le monochrome parfaitement bleu d’Alphonse Allais intitulé : « Stupeur de jeunes recrues apercevant pour la première fois ton azur, ô Méditerranée » ; ou encore son monochrome rouge : « Récolte de la tomate sur les bords de la mer Rouge par des cardinaux apoplectiques au bord de la mer rouge » (image ci-dessous). Dans un registre moins politiquement correct, le « Combat de nègres dans une cave pendant la nuit », de Paul Bilhaud, est bien évidemment un monochrome du noir le plus intense. De la musique sans musique, des installations loufoques ou encore des collages… toutes les ficelles prétendument novatrices de l’Art Contemporains sont déjà là, dès la fin du XIXème siècle. Mouvement novateur de la dérision, les Arts Incohérents sont moqués par les artistes contemporains pour leur manque de sérieux et d’engagement militant. Un comble lorsqu’on sait à quel point l’Art Contemporain s’inspire, voire vole purement et simplement les concepts de ces artistes-bohèmes qui ont, aux yeux des artistes contemporains, le tort de ne pas se prendre au sérieux[2].

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     Le processus de politisation de l’art s’opère à travers le romantisme, dont la figure de l’artiste maudit va peu à peu muer en une figure militante qui ringardise la première. Par l’art romantique apparaît l’idée que l’artiste et le concept de l’œuvre précèdent la « visualité » de celle-ci. En d’autres termes, l’intérêt conceptuel devient plus important que la démarche esthétique de l’artiste. Cette idée se trouve incarnée en la personne de Richard Mutt, plus connu sous son véritable nom : Marcel Duchamp.

 

La naissance de l’Art Contemporain :

     Si l’on considère généralement que l’Art Contemporain prend forme dans les années 1950, sa genèse se situe au début du XXème siècle, plus précisément en 1917 avec le ready-made le plus célèbre de l’histoire, le fameux urinoir de Marcel Duchamp (image ci-dessous). Baptisé « Fountain », ce ready-made s’inscrit encore plus ou moins dans cette ligne potache incarnée par les Arts Incohérents. Toutefois, le geste de Duchamp a pour objet de poser une question : celle de la place de l’œuvre d’art et de son exposition. Dit autrement, Duchamp postule que ce qui est présenté comme de l’art relève de l’art. Ainsi, la force de l’institution est bien plus forte que l’œuvre elle-même – où l’on se souvient ici de l’expérience de Milgram citée plus haut. On peut considérer cet événement comme une blague. Pour autant, cette blague pose une vraie question. Mais avec le temps, à l’aube du postmodernisme, l’intellectualisation de cette blague et la prise au sérieux de celle-ci, va donner la clé de ce que deviendra l’Art Contemporain : l’art non de l’objet, mais bien de l’idée comme œuvre. L’esthétique n’est désormais plus au cœur de la démarche artistique. La transgression de l’Art Contemporain ne réside pas dans la remise en question des conventions de l’œuvre d’art, mais davantage dans l’idée d’œuvre d’art elle-même. La représentation du monde dans ses exactes proportions et dans une tentative de définition universelle du beau s’est ainsi transformée, avec l’Art Contemporain, en une création par l’artiste d’un monde imaginaire. Ainsi, quand l’art figurait le beau et le vrai par la sublimation de l’ordre et des proportions finies du monde, l’Art Contemporain ouvre d’infinies perspectives en matière d’idées et de concepts. La question du beau ne se pose plus dans son rapport universel à un ordre transcendant mais dans l’unique subjectivité de l’artiste. De cette rupture que l’art contemporain prétend incarner, il n’en demeure pas moins qu’à l’instar du classicisme, il se veut porteur d’une vérité ; une vérité qui lui est singulière et subjective dont l’idée conceptuelle est l’incarnation, au détriment de l’esthétique de l’œuvre. Ce tour de passe-passe relativiste interroge. Si l’art est une expérience subjective à la seule créativité de l’artiste et uniquement basée sur l’idée conceptuelle sans nécessaire rapport à l’esthétique, on peut se poser la question de sa communicabilité, de sa pérennité, donc de son intérêt.

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     Le contexte de la guerre froide favorise l’éclosion de l’Art Contemporain, notamment par l’intermédiaire de la CIA, laquelle a largement soutenu l’émergence de l’Art Contemporain par la création du Congrès pour la liberté de la Culture. L’expressionnisme abstrait était alors un courant artistique dont l’image de liberté et de créativité pouvait servir les intérêts américains, à l’opposé d’une URSS rigide et liberticide pour les artistes. Le Congrès pour la Liberté Culturelle, créé par la CIA, avait pour fonction de financer les expositions d’expressionisme abstrait aux quatre coins du globe, popularisant ainsi un art conceptuel encore relativement confidentiel.

     Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que l’Art Contemporain se présente comme un genre artistique. En ce sens, il ne désigne pas nécessairement une période, même si sa naissance peut être datée. N’importe quelle peinture exécutée aujourd’hui ne relève pas nécessairement de l’Art Contemporain. La sociologue Nathalie Heinich considère que l’Art Contemporain ne constitue pas uniquement un genre mais bien davantage un paradigme. Dans son acception la plus courante, le paradigme désigne une représentation, une vision du monde, un modèle et un sens de la normalité intégrés de manière bien souvent inconsciente. Ce modèle et ce sens de la normalité s’inscrivent dans une époque, s’inspirent d’elle autant qu’ils le nourrissent, structurant ainsi toutes les composantes (politique, science, société etc.) dudit modèle. L’art n’échappe point à la règle.  Au siècle des Lumières, le rapport à la raison se pose totalement différemment de la période postmoderne. La critique de la rationalité et de la technique dans le postmodernisme traduit un évident changement de paradigme à tel point que ce ne sont plus tant les réponses qui évoluent que les questions. L’urinoir de Duchamp est, à ce titre, particulièrement révélateur en ce qu’il montre que l’Art Contemporain est moins un mouvement artistique de la vérité que du questionnement.

*

L’Art Contemporain est donc un marqueur clé de notre époque postmoderne en ce qu’il rompt avec les valeurs des Lumières : la quête de la vérité, l’universalité, la rationalité, ou encore la technique. Ce cette déconstruction des valeurs modernes, le philosophe Gilles Lipovetsky dit ceci dans L’ère du vide : « Le marasme postmoderne résulte de la seule hypertrophie d’une culture finalisée par la négation de tout ordre stable ».  L’Art Contemporain est le pendant artistique de ce relativisme nihiliste qui tue notre époque. L’étude de ce relativisme nihiliste sera l’objet du prochain article.

[1] Un ready-made est un objet ordinaire du quotidien, fabriqué en série, présenté dans un contexte artistique. C’est précisément ce contexte artistique qui confie son statut d’œuvre d’art à cet objet. Si Duchamp a popularisé le ready-made, la pratique a en réalité été inventée par les artistes du collectif des Arts Incohérents, à la fin du XIXème Siècle.

[2] Dans le catalogue illustré de l’exposition des Arts Incohérents de 1886, nous pouvions lire ceci : « Nous ne faisons point de l’Art, ceci est une chose parfaitement entendue, et jamais nous n’avons voulu en faire. Nous nous amusons et nous voulons amuser les autres, tout simplement, nous sommes les ennemis de la Décadence et nous trouvons que le Rire vaut cent fois mieux que l’Ennui. »

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