L’ARCHIPEL FRANCAIS

Titre : L’ARCHIPEL FRANCAIS

Auteur : Jérôme Fourquet

Date de publication : 2019

Synthèse :

         Je vais être clair. Pour ceux qui progressent les yeux grands fermés dans notre pays, le livre de Jérôme Fourquet est un pavé dans la mare. Pour les autres, ils n’apprendront rien de transcendant avec cet ouvrage. L’archipel français me fait penser au livre Inch’allah des journalistes du Monde Gérard Davet et Fabrice Lhomme, lesquels avaient couru les plateaux de télévision pour convaincre que leur travail constituait une révélation, alors que l’on connaissait le phénomène d’islamisation des quartiers depuis 2002 et Les territoires perdus de la République, l’enquête d’Emmanuel Brenner. L’archipel français s’inscrit dans la lignée des travaux de Christophe Guilluy, Michelle Tribalat, Hugues Lagrange ou encore Gilles Kepel. Mais l’intérêt majeur du livre de Jérôme Fourquet, directeur du département opinion à l’IFOP, est de quantifier le phénomène d’archipellisation du territoire français par l’étude des prénoms donnés aux nouveau-nés, et d’en rendre compte par de passionnants tableaux et graphiques. L’ampleur du phénomène est ainsi pleinement rapportée et ne permet pas de verser dans l’optimisme béat.

         L’auteur commence par expliquer comment, durant le XIXème siècle et une bonne partie du XXème, l’opposition catholicisme/anticléricalisme a façonné le climat politique et construit le clivage droite-gauche. Peu à peu, la matrice idéologique du catholicisme s’est disloquée par son conservatisme à une époque où les mœurs se modernisaient (contraception, IVG, naissances hors-mariage…), et par l’abandon du caractère obligatoire des rites. Les catholiques pratiquants ne représenteraient aujourd’hui que 6 à 12% de la population française, soit une part très minoritaire alors même que des siècles durant, la religion catholique a constitué la force structurante de la nation. Aujourd’hui, les axiomes du progressisme semblent avoir raison de cette matrice idéologique et les jeunes générations sont toujours plus favorables à ces axiomes : le mariage pour tous, la PMA, le transhumanisme etc. Ce changement radical s’inscrit pleinement dans cette rupture avec le système de valeurs catholique traditionnelles, et ouvre la voie à, selon moi, un dangereux relativisme qui nous conduira tôt ou tard au transhumanisme.

         L’auteur cite Jean-François Delfraissy, Président du Conseil Consultatif National d’Ethique : « Parfois, c’est la science qui avance très vite et la société qui est en retard, parfois, la société avance plus vite. Entre les innovations de la science et celles de la société, il n’y a pas de bien et de mal. Il y a un équilibre à trouver qui doit s’inscrire dans la notion de progrès. […] On a une société qui évolue. Il y a donc une série de valeurs qui peuvent évoluer. La notion de valeur est relative. Il n’y a pas de valeur absolue. »

         En réaction à la loi sur le Mariage pour Tous, de nombreux catholiques se sont soudés en une minorité qui ne pratique plus désormais un catholicisme de convention mais un « catholicisme d’adhésion », selon le mot de Mathieu Rougé. Il y a, dans certains bastions historiques, une réaffirmation identitaire. Malheureusement pour eux, la société ne les considère plus comme un pilier moral de la nation mais comme une minorité religieuse comme une autre.

         L’effondrement de l’Eglise Catholique n’est évidemment pas le seul événement à avoir participé à l’archipellisation du pays. Jérôme Fourquet analyse la chute du communisme comme le deuxième fait majeur expliquant ce phénomène. Le Parti a longtemps fait figure d’épouvantail anti-catho dans un clivage gauche-droite qui recoupait l’opposition entre l’anticléricalisme et le catholicisme. D’après l’auteur, la chute du PC s’explique par l’effondrement des systèmes soviétiques. Pour ma part, je pense que Jérôme Fourquet occulte également le changement de logiciel idéologique traditionnel du PC attaché au patriotisme, vers un logiciel marqué par le modernisme, l’ouverture des frontières, la légalisation des sans-papiers etc. C’est aussi pour cette trahison des valeurs historiques du PC, valeurs que portait Georges Marchais lorsqu’il déclarait au début des années 80 qu’il fallait stopper l’immigration, que les électeurs communistes se sont tournés vers le Front National.

         De façon générale, une immense défiance agite le peuple français et crée des oppositions de toute part. La remise en cause des discours scientifiques ou officiels ne cesse d’alimenter les théories du complot. Mais l’un des clivages les plus visibles est celui des élites versus « la France d’en bas » pour paraphraser Jean-Pierre Raffarin. Les chiffres de l’auteur montrent parfaitement un séparatisme géographique conscient et inconscient entre les élites et les couches populaires, notamment par des phénomènes de gentrification et de détournement de la carte scolaire (voir les travaux de Guilluy et Tribalat sur ce sujet). Il est d’ailleurs amusant de noter que tous les chiffres montrent que l’égalité était bien plus présente avant les grandes campagnes et mesures incitant à la mixité sociale. Alors même que les moyens de se cultiver étaient bien moindres (pas d’internet, musées payant…), les jeunes des classes populaires des années 60-70 avaient autrement plus de chance, grâce à la méritocratie républicaine, d’intégrer une grande école ou de devenir député qu’aujourd’hui. Ces élites, qui prônent le vivre-ensemble mais fuient la mixité sociale des établissements publics pour leurs enfants, vivent désormais dans un entre-soi qui se traduit par un clivage particulièrement visible dans les urnes : celui des gagnants de la mondialisation contre les perdants, celui des universalistes contre les souverainistes, celui de l’économie contre l’identité et la culture française (les people from anywhere et les people from somewhere). Ce séparatisme social se traduit par un nombre d’expatriés français toujours plus important parmi les hauts-revenus. Si l’auteur ne l’analyse que sous le prisme fiscal, il convient aussi d’ajouter que de nombreux entrepreneurs, écœurés par un système fait de taxes et de gabegie, préfèrent des ailleurs plus calmes pour y conduire leurs affaires. Ce qu’on ne saurait que regretter.

         Pour rendre compte de la fracture communautaire et culturelle, l’auteur s’appuie sur l’étude des prénoms. En effet, le prénom est un marqueur fort de l’inclination culturelle. L’émergence de prénoms anglo-saxons dans les années 90 a d’ailleurs parfaitement traduit la montée d’une culture américaine de plus en plus prégnante en France. Cette étude montre également la puissance de la démographie arabo-musulmane. Un chiffre a fait polémique mais en dit long sur cette dynamique sans précédent. Alors que la population issue de l’immigration arabo-musulmane était presque inexistante jusqu’à la moitié du XXème siècle, 18,8% des nouveau-nés en 2016 portait un prénom religieusement ou culturellement attachés à cette immigration, soit près d’une naissance sur cinq. Ce chiffre, s’il ne peut être parfaitement précis, rend compte d’une réalité niée qui est celle d’un réel changement de composition de la position. Ce chiffre fait dire à l’auteur que la France est dès lors devenue une société multiculturelle et que nous devons nous y résigner. Je pense le contraire, mais les politiques à mener pour y parvenir nécessitent un courage politique pour l’heure inexistant.

         La présence de plus en plus visible de l’Islam est évidemment l’apparence culturelle et religieuse d’un communautarisme qui se base sur des logiques de regroupement et une volonté d’intégration moindre que d’autres populations (asiatiques par exemple). Les signes d’un repli identitaire marqué par un rigorisme religieux sont particulièrement forts : endogamie stricte (particulièrement pour les femmes musulmanes), revendications religieuses, voile voire niqab, choix strict d’un prénom arabo-musulman pour les enfants, rejet de l’avortement, de l’homosexualité etc. Ces signes de rejet des valeurs républicaines françaises et de repli identitaire sont particulièrement visibles chez les jeunes générations, ce qui laisse penser que la tendance n’est pas près de changer. Certes, cette communauté s’est implantée largement dans la société, notamment dans plusieurs institutions comme l’armée ou l’enseignement. L’auteur y voit un signe encourageant d’intégration. Mais ce serait oublier un peu vite les problèmes de plus en plus fréquents dans l’armée par des militaires musulmans qui revendiquent toujours davantage de droits religieux (plats halal, temps pour la prière, refus de travailler avec des femmes…). Et cela ne dit rien non plus de l’adhésion morale aux valeurs de la République. En quelques décennies, le paysage de nombreux quartiers s’est métamorphosé et le communautarisme y a prospéré, favorisé par les politiques clientélistes et le vote communautaire.

         La deuxième partie du livre est consacrée à l’étude de la composition du paysage idéologique et électoral. Ce n’est gère l’intérêt principal du livre et on y apprend en réalité peu de choses. Mais le rappel de certains éléments permet de remettre en perspective le contexte de fracture que connaît le pays. L’auteur rappelle à ce titre que la manifestation du 11 janvier 2015 a dessiné une France triple : celle des participants, celle des populations arabo-musulmanes qui n’ont pas participé en raison de leur refus de cautionner les caricatures de Mahomet publiées par Charlie Hebdo, et celle des électeurs du FN, absents de cette manifestation. S’agissant de cette dernière population, l’auteur considère que le refus de convier Marine Le Pen à la manifestation constituait l’élément principal de désapprobation des militants et sympathisants du FN. On peut penser également qu’une part non négligeable de cette population (et d’autres non sympathisants du FN) a simplement refusé de prendre part à une manifestation organisée par ceux-là même qui ont rendu possible ces événements tragiques part des politiques multiculturelles, clientélistes et laxistes, c’est-à-dire les pompiers pyromanes. Du reste, le 11 janvier 2015 a été un symbole de cette France fracturée culturellement et idéologiquement.

         La dernière partie du livre consiste en une étude des résultats de la dernière campagne présidentielle de 2017. Là encore, on n’apprend peu de choses, mais l’auteur rappelle brillamment que le deuxième tour de cette élection a parfaitement recoupé le « paysage électoral et l’offre politique avec les nouveaux clivages économiques, sociaux et sociétaux qui parcourent notre pays depuis au moins une trentaine d’années. » Et l’auteur d’ajouter que « ce constat vaut pour la France, mais aussi pour les principales démocraties occidentales », ce que l’on peut constater dans les démocraties d’Europe de l’Est (Orban), en Italie (Salvini) ou encore aux Etats-Unis. Ce clivage gagnants-ouverts/perdants-fermés s’est donc parfaitement exprimé dans le duel qui opposait Macron à Le Pen.

         En définitive, L’archipel français est une enquête remarquable de précision et de rigueur. Mais elle ne ruisselle pas de révélations. Son intérêt est surtout de qualifier et quantifier les fractures béantes de la population française, et de montrer que pour l’heure, rien n’indique que les choses s’amélioreront…

 

Notes complémentaires :

  • La déchristianisation s’est accélérée par l’encyclique Humanae Vitae du Pape Paul VI, en 1968, laquelle rappelait l’interdiction de la contraception et par d’autres facteurs comme la désanctuarisation du dimanche, considéré comme un jour ordinaire pouvant être travaillé,
  • Les rites chrétiens ont disparu au profit de rites personnels et narcissiques (se faire tatouer le prénom de son enfant par exemple).
  • La déchristianisation s’observe dans la volonté des parents de donner des prénoms toujours plus originaux, en décalage voire en totale rupture avec la culture française. Il y a là un certain narcissisme. Le tatouage est un symptôme de cette culture narcissique qui signe paradoxalement le retour à des pratiques païennes.
  • L’inflation immense des médias concoure à la disparition d’une vision du monde commune et partagée, ce qui était l’apanage des médias traditionnels de masse et de leurs grandes audiences. La perte d’influence des grands médias est nette chez les jeunes qui leur préfèrent internet, mais les exposent davantage aux théories complotistes.
  • La suppression du service militaire a été une erreur qui a coûté cher à la mixité sociale. Avant cela, le service national permettait à environ deux tiers des plus diplômés et des garçons issus des milieux les plus favorisés de côtoyer durant plusieurs mois, et sur un même pied d’égalité, des garçons venus d’autres univers sociaux.
  • La disparition des colonies de vacances est également un facteur d’affaiblissement de la mixité sociale. Les classes aisées leur préfèrent des colonies à thème (culture, langues étrangères, sport) plus coûteuses donc moins mixtes.
  • Les informations (journaux TV, météo-neige, alertes bouchons) donnent l’impression que les vacances d’hiver sont très partagées alors même qu’elles ne concernent qu’une toute petite partie du peuple de France.
  • L’auteur considère que les jeunes issus de familles aisées qui partent étudier à l’étranger, reviennent avec un esprit moins nationalo-centré. Ils sont davantage enclins à émigrer, à voter pour des traités internationaux bref, ce sont des people of nowhere. Mais cette observation semble concerner essentiellement les démocraties occidentales. Les japonais, les indiens ou encore les chinois sont plus enclins à rentrer au pays. Une culture forte et patriotique n’y serait peut-être pas étrangère.
  • Le prétexte des grands ensembles urbains (barres HLM, cités dortoir) est souvent lancé pour expliquer la montée de la délinquance et de l’islamisme. Or de nombreux quartiers de petites communes, pourtant tranquilles, sont désormais touchés comme Kercado à Vannes ou Ozanam à Carcassonne. L’urbanisme ne semble pas être la clé de tous les maux.
  • Le délitement culturel français s’exprime dans la désaffection croissante des jeunes pour le vin, qui lui préfèrent le cannabis.
  • La France est le pays de l’OCDE où la corrélation est la plus importante entre le niveau social des parents et les performances scolaires des élèves. L’abandon de la méritocratie républicaine au profit du développement d’un égalitarisme de façade conduit donc à l’exact opposé du but recherché.
  • Quand la population issue de l’immigration vient à représenter une part substantielle de l’ensemble de la population d’un territoire, le vote FN non seulement cesse de croître mais se met ensuite à régresser.
  • « Ce sont les dépossédés qui ont intérêt à la démarcation franche et nette. Leur seul actif est leur territoire. […] La frontière rend égales (tant soit peu) des puissances inégales. Les riches vont où ils veulent, à tire-d’aile ; les pauvres vont où ils peuvent en ramant. » Régis Debray. Eloge des frontières.

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