LES DESHERITES ou l’urgence de transmettre

Auteur : François-Xavier Bellamy

Date de publication : 2014

Synthèse :

    François-Xavier Bellamy est la tête de liste Les Républicains pour les élections européennes de 2019. Mais en premier lieu, François-Xavier Bellamy est un brillant professeur de philosophie et philosophe. Je découvrai Bellamy en 2014, au détour d’une interview qu’il donnait au Figaro pour la sortie de son premier livre : Les déshérités ou l’urgence de transmettre. Séduit, j’achetai son livre que je dévorai en quelques heures. J’étais alors convaincu qu’une telle pensée deviendrait une figure incontournable de la vie intellectuelle française. Si son destin politique ne semble pas encore tout à fait assuré, nul doute qu’il tracera sa route auprès des grands penseurs français de notre époque. Et ce n’est pas son deuxième ouvrage, Demeure, tout aussi éclairant, qui me donnera tort.

         Les déshérités ou l’urgence de transmettre est l’essai d’un enseignant, agrégé de philosophie, dont le constat sans appel est que l’école ne remplit plus son rôle de transmission de la culture. Si ce constat fut longtemps nié, il est désormais largement partagé tant les résultats des enquêtes montrent inlassablement la réalité cruelle de l’affaiblissement du niveau des élèves français. Les déshérités n’est pas tant un essai critique des méthodes d’enseignement – bien que le sujet soit inévitablement évoqué par l’auteur – qu’une critique philosophique de la pensée intellectuelle qui a conduit à adopter ces méthodes. Le constat est lapidaire. Si aujourd’hui, un jeune français sur cinq est dans une situation d’illettrisme plus ou moins avancé, c’est d’après Bellamy parce qu’ « une génération s’est refusée à transmettre à la suivante ce qu’elle avait à lui donner », c’est-à-dire la culture. Pourquoi ? Car la culture serait non une disposition de l’âme, de l’esprit et de l’intelligence, mais un carcan idéologique qui cloisonnerait l’individu et annihilerait la possibilité pour lui de développer une pensée libre. La conséquence pédagogique de ce raisonnement réside dans les nouvelles méthodes d’enseignement qui n’ont plus pour but de transmettre une culture, mais de développer des activités ludiques (l’ennui est proscrit dans l’école de la postmodernité) qui doivent conduire l’élève à construire son chemin et à produire son propre savoir. Intention louable certes, mais qui a le don de produire, selon l’auteur, l’exact opposé de l’effet escompté. La première partie de l’essai est consacrée à l’étude des trois figures tutélaires de la pensée française qui ont selon l’auteur, consciemment ou inconsciemment, été les prescripteurs idéologiques du néo-pédagogisme : Descartes, Rousseau et Bourdieu. La deuxième partie de l’essai porte sur l’importance de la culture et la nécessité impérieuse de sa transmission.

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         L’idée de Descartes est la suivante : ce qui est écrit dans les livres n’est absolument jamais certain. Par conséquent, toute transmission revêt un caractère inutile car potentiellement trompeur. Construire sa propre pensée passe davantage par le développement des savoir-être que par la transmission des savoirs. C’est lorsque la connaissance émane de soi, et strictement de soi, qu’elle devient légitime. Aux précepteurs qui veulent transmettre des savoirs, Descartes leur dit que seul le travail du doute est nécessaire. L’on voit bien que le néo-pédagogisme prend sa source chez Descartes. L’école rejette désormais la transmission des savoirs et postule que c’est à l’enfant de les trouver, quand bien même ils ne les trouveraient jamais. Bellamy résume ainsi la pensée de Descartes : « Passé par la crise du doute, qu’il a transformé en méthode, l’homme moderne a révoqué définitivement tout héritage ; il ne veut rien recevoir du passé. Pour être libre, il veut être l’auteur de lui-même ».

         La thèse de Rousseau est bien connue. Le progrès de la civilisation a corrompu l’homme le rendant mauvais et malheureux car évoluant contre sa nature. La transmission de la culture est donc une faute. Dans l’Emile, Rousseau considère que le précepteur de l’élève doit lui apprendre le moins de choses possible afin de ne point pervertir sa nature. Seul ce qui est primordial revêt de l’importance. L’école postmoderne l’a d’ailleurs très bien compris, elle qui évacue ce qui lui semble superflu (latin, grec, histoire, français…) au profit de ce qui lui apparaît le plus nécessaire (informatique, code, tablettes…) dans une vision strictement utilitariste qui doit conduire l’élève à apprendre à chercher ce dont il a besoin et seulement ce dont il a besoin. Aussi, toute manifestation d’autorité est proscrite, le précepteur n’étant pas un sachant mais un simple accompagnateur de l’élève dans sa quête de savoir. Tout comme Descartes, Rousseau rejette l’expérience de la lecture qu’il considère comme « le fléau de l’enfance ». Bref, l’école moderne a fait sienne cette maxime lapidaire de Rousseau : « Je lui apprends bien plus à […] ignorer qu’à savoir. »

         Bourdieu est le troisième visage de la matrice intellectuelle du néo-pédagogisme. En premier lieu, Bourdieu considère que la culture est un marqueur social, conscient ou inconscient. En faisant de la transmission de la culture sa pierre angulaire, l’école est, d’après Bourdieu, le lieu de la production des inégalités au service de la domination des classes populaires par les élites. Ce qui a quelque chose de contradictoire tant l’école était davantage égalitaire à l’époque de Bourdieu, et tant elle ne l’est plus à l’heure ou sa thèse de la suppression de la transmission de la culture est doctement appliquée par les élites néo-pédagogistes. En effet, la France est le pays de l’OCDE au sein duquel le parcours de vie d’un élève est le plus prévisible par rapport à son milieu social de départ. La thèse de Bourdieu est de dire que la culture est un bagage (donc quelque chose dont il faudrait se délester pour mieux avancer) transmis plus aisément dans les milieux sociaux favorisés. Ce qui conduirait l’école à n’être rien d’autre qu’un système de sélection injuste fondé sur la classe sociale (d’où l’idée de plus en plus répandue que la culture générale est discriminatoire). Pour mettre fin à ce système inégalitaire, Bourdieu considère que la mission de l’école devrait être de préparer l’élève à produire et strictement à produire. La vision rationnelle et utilitariste de Bourdieu n’est pas sans rappeler celle de Rousseau. En prétendant lutter pour l’égalité Bourdieu se fait paradoxalement le chantre d’un système éducatif plébiscité par le capitalisme ultra-libéral qu’il réprouve.

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         Ces trois penseurs ont eu une importance décisive sur l’évolution de la pédagogie. Parce qu’elle serait discriminatoire, la culture désormais honnie est remplacée par l’enseignement d’un savoir-être démagogique et de connaissances purement utilitaires. Exit la poésie, la littérature, le grec et le latin. Des pans entiers de l’histoire de France ont disparu des manuels scolaires. La question de l’utilité des mathématiques « dans la vie de tous les jours » est également régulièrement posée. Or ces matières, non contentes de transmettre une culture, sont pleinement utiles en ce qu’elles confèrent des repères intellectuels, moraux, culturels, et en ce qu’elles structurent le cerveau, la mémoire, l’esprit de synthèse et le libre-arbitre. Descartes, Rousseau et surtout Bourdieu considèrent la culture comme un additif de notre personnalité, quelque chose que l’on aurait en plus. Or la culture est tout au contraire la condition de la réalisation de notre personnalité. Bellamy prend l’exemple de Victor, enfant sauvage de l’Aveyron recueilli à la fin du XVIIème siècle, dont le cas allait peut-être accréditer la thèse du « bon sauvage » de Rousseau. Hélas, rien n’y a fait. Malgré toutes les attentions, Victor demeurait parfaitement insensible à quoi que ce soit, se montrait agressif et ne connaissait aucun sentiment de reconnaissance. Contre Rousseau, un homme, Jean Itard, qui s’occupa longuement de lui expliqua que ce qui manquait à Victor n’était pas l’intelligence mais la culture. « Sans la civilisation, [l’homme serait] un des plus faibles et des moins intelligents des animaux » dit-il. On approche ici le point fondamental du livre : « L’homme est par nature un être de culture » écrit Bellamy. Et ce refus de transmettre la culture fait de nous des déshérités.

         Ce qui nos différencie des animaux, c’est notre caractère proprement inhumain à la naissance. Contrairement aux autres espèces qui sont ce qu’elles seront toute leur vie au premier jour de leur naissance, l’être humain est perfectible (idée de Rousseau par ailleurs) et doit apprendre de l’autre pour devenir proprement humain. S’il est doué de parole, il ne peut parler qu’à travers la médiation d’un langage. S’il est doué de pensée, il ne peut penser qu’à travers la médiation d’une culture qui lui confère des idées sur lesquelles s’appuyer pour développer son libre-arbitre. Pour ma part, je pensais auparavant comme Descartes que c’était parce que les choses étaient aimables que nous les aimions. J’ai découvert plus tard avec Spinoza que c’était davantage parce que nous aimions les choses qu’elles en devenaient aimables. Avec Descartes encore, j’avais la certitude de la rationalité de la science. Plus tard, j’appris avec Hume que toute conclusion scientifique était avant tout l’objet d’une croyance. Le scepticisme du philosophe anglais apportait alors un peu de nuance au caractère péremptoire de mon jugement premier. Aurais-je songé à ces concepts spontanément ? Même guidé par un animateur/enseignant ? Ce serait me faire beaucoup d’honneur. Finalement, Descartes a basé sa méthode sur le doute précisément parce qu’il avait beaucoup lu et parce qu’il avait reçu une culture riche. L’homme qui développe sa propre pensée, indépendamment de toutes celles qui pourraient l’enrichir, lui seul est convaincu d’être dans le vrai, dans la certitude. Recevoir une culture est tout au contraire une démarche d’humilité avant d’être en état de développer sa propre pensée. C’est par la culture que nous devenons humains ; par les dates historiques que nous intégrons et qui nous offrent des repères chronologiques, par les œuvres que nous lisons et qui nous inscrivent dans certains contextes, par les poésies que nous apprenons et qui sont autant d’appels à notre sensibilité et notre goût pour la beauté. Cette culture, d’apparence inerte, est en réalité particulièrement mouvante. Quiconque se remet à lire des œuvres classiques étudiées pendant sa scolarité, la redécouvrira entièrement par le prisme des années et de l’expérience. En ce sens, la culture est inépuisable et n’aliène en rien.

         En réalité, ne plus transmettre la culture, c’est prendre le risque de voir venir la barbarie. Ce n’est pas un hasard si chaque totalitarisme commence par un autodafé. Ainsi, il ne faut pas s’étonner de la violence de nos sociétés, de l’inculture et de la haine de soi si nous n’avons plus rien à transmettre. L’auteur le démontre en une phrase éloquente : « La culture, malheureusement, n’empêche pas toujours l’homme d’être inhumain ; mais l’inculture l’empêche d’être humain ». N’ayons pas honte de notre culture nous dit l’auteur. Notre culture est un repère. Sans cette culture que nous partageons, nous tombons dans un relativisme qui nous désengage de nous, de nos enfants et du monde. Cette culture fait notre singularité. Elle nous protège d’un monde globalisé, indifférencié, et agit comme un rempart à la déshumanisante société de consommation. Le paradoxe contemporain est d’ailleurs que les plus farouches opposants à cette société de consommation, principalement à gauche, sont ceux-là même qui veulent à tout prix mettre fin à l’aliénante transmission de la culture…

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            Ce qu’il convient de garder en mémoire, c’est que l’homme est un être de culture et c’est parce qu’on ne transmet plus celle-ci qu’il devient barbare car inaccompli. Par la médiation d’un savoir, d’un ensemble de connaissances, d’un langage, d’une façon d’être, d’une histoire, il devient ce qu’il est. La culture, au sens propre, se perçoit comme un jardin. « Sans cet apprentissage, la perception ne serait même pas possible : elle ne nous apprendrait rien » nous dit l’auteur. De même, l’autorité n’est pas une sanction, ni une aliénation à un « sachant », mais une preuve de respect donnée à l’élève. L’enfant n’a pas les pleins pouvoirs dans un monde de culture. S’il les avait, nul doute qu’il passerait sa vie à jouer si on lui donnait le choix entre apprendre et s’amuser.

                La culture n’est pas un piège ou un enfermement. Elle est tout au contraire la porte ouverte vers l’universel. Et ce serait ingratitude éternelle que de continuer à ne point la transmettre. Ce livre brillant en fait largement la démonstration.

Victor PETIT

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