Le syndrome de Rokhaya Diallo

Temps de lecture : 4min20.

     Les réseaux sociaux sont un excellent révélateur de l’incapacité de notre société contemporaine à autoriser la contradiction. Alors qu’ils prétendent proposer un espace d’échanges, ils se drapent en réalité dans les oripeaux d’un café-philo soviétique ou nord-coréen, où toute divergence d’opinion est proscrite – à tout le moins est-elle réduite à l’état d’opposition incongrue.

    Mais il est autre chose, plus perfide encore, que Twitter ou Facebook révèlent à merveille : la tendance croissante à refuser l’universalisme du débat d’idées au profit d’une forme d’indigénisme de la pensée. C’est ce que j’appelle : « le syndrome de Rokhaya Diallo ». Qu’est-ce que ce syndrome ? L’idée pathologique que tout enjeu politique ou sociétal ne peut faire l’objet de discussion par qui n’en serait pas directement touché. Rokhaya Diallo est passée Maîtresse dans cet art. Dit autrement : le racisme ne peut être discuté que par qui en est victime ; les autres n’ont guère voie au chapitre, n’étant pas directement concernés. Il en va de même des questions relatives aux LGBT, à la PMA pour les couples lesbiens ou encore aux questions relevant du féminisme. Le mansplaining, par exemple, désigne la capacité masculine d’expliquer aux femmes ce qui relève de leur condition et affecte de montrer, par conséquent, que cette manière d’entrer dans le débat féministe est intrusive et abusive en raison de leur condition masculine privilégiée et préservée.

       Ce raisonnement est typique de la pensée indigéniste : les « racisés » entre « racisés », dès lors, on crée des camps entre gens de couleurs interdits aux blancs. Les femmes entre femmes, dès lors, on crée des espaces de discussions interdits aux hommes etc. Ici explose au grand jour cette parodie de démocratie qu’est devenue notre civilisation occidentale ; fruit pourri d’un relativisme déraisonné et de l’axiome du vivre-ensemble qui nous revient tel un boomerang en pleine face. Ce vivre-ensemble, qui tient davantage du vivre-avec, et qui conduit paradoxalement à une ségrégation volontaire de ceux dont la condition de minorité – revendiquée et entretenue –  autorise tous les abus auquel la majorité ne pourrait se livrer sans un concert d’indignation (imaginons un camp d’été réservé aux blancs et les réactions qui en découleraient). Or il y a plusieurs erreurs à penser ainsi.

Permis de discriminer :

        Tout d’abord, ce n’est pas parce que l’on est ou que l’on se dit être victime de racisme que l’on doit se croire autorisé à faire preuve de racisme soi-même. Par ailleurs, celui qui se considère victime de racisme (ou d’une quelconque autre forme de discrimination) n’est pas, contrairement à ce qu’il peut penser, le mieux placé pour évoquer le racisme en ce que son jugement et son intégrité morale ne peuvent être qu’altérés par sa souffrance. C’est ici la dure réalité de la victime, laquelle ne peut même pas se payer le luxe d’user de son statut de victime pour combattre le mal qui l’a frappé. On ne peut être juge et partie. C’est justement pour préserver la justice au nom d’un universalisme moral et raisonnable que l’on ne fait point appel à des parents d’enfants violés pour juger un pédophile. Ici l’on peut considérer que « le syndrome de Rokhaya Diallo » tient davantage du désir de vengeance que de la quête de la justice.

Tu es, donc tais-toi :

          Une autre erreur est de réduire la pensée d’un contradicteur à l’identité de celui-ci : « tu dis cela parce que tu es cela ». Ou pire : « tu as beau dire ce que tu veux (et même des vérités), je ne t’écouterai pas car tu es cela ». Quand bien même le propos serait juste, il en deviendrait caduc du seul fait de la personne qui le tiendrait. Il y a là une évidente forme de discrimination qui est totalement contradictoire. La politique a par ailleurs montré que les personnes concernées ou considérées comme compétentes ne sont pas toujours les plus à même de prendre les bonnes décisions. L’actuel Ministre de l’Education Nationale Jean-Michel Blanquer pourrait en témoigner. Blanquer pense œuvrer pour l’intérêt général. Etre du sérail ne l’empêche guère de recevoir des critiques pour autant, voire de ne pas faire l’unanimité. Dans un autre registre, faut-il que les lois sur la vieillesse soient nécessairement débattues par des personnes âgées ? Pas nécessairement car nous avons la capacité de nous projeter dans une situation qui n’est pas la nôtre. Il en va de même de toute forme de discrimination, lesquelles ne sauraient nous être totalement étrangères par notre capacité à raisonner et à penser – d’où l’importance fondamentale de l’instruction.

L’indigénisme de la pensée est anti-républicain :

       Mais par-dessus tout, l’erreur majeure de cet indigénisme de la pensée est de conduire, par cette méthode, à un farouche rejet d’une des trois valeurs fondamentales de notre République : la fraternité. La fraternité est, selon le Larousse, le sentiment de solidarité unifiant les individus dans une famille humaine à travers un idéal commun. Mais la fraternité, c’est aussi cette capacité à éprouver la douleur d’autrui, non seulement de la soulager par notre présence, mais aussi d’être lui pour endurer avec lui sa souffrance. La fraternité est donc cette propension humaine à combattre la solitude de la peine. En considérant que l’individu qui n’éprouve pas la même souffrance que lui est indigne d’évoquer celle-ci, l’indigéniste de la pensée lui refuse toute possibilité de fraterniser. Il lui nie jusqu’à la sincérité de son dévouement pour le seul motif qu’il n’est pas victime, donc compétent. Or la victime n’est qu’un témoin. Et jusqu’à preuve du contraire, le témoignage n’est pas un certificat de compétence. Une société fraternelle permet à l’autre de devenir soi. Le penseur indigéniste rejette cette possibilité et privilégie l’entre-soi. Cette manière de pensée est donc profondément antirépublicaine.

       Chacun a le droit de s’exprimer sur n’importe quel sujet. Aucun brevet d’honorabilité ne saurait être attribué pour exprimer une opinion. Et quand bien même une bêtise serait dite, la bêtise n’est pas un délit. Ou alors, les indigénistes de la pensée, victimes du « Syndrome de Rokhaya Diallo », peupleraient les tribunaux depuis longtemps.

Victor Petit

2 commentaires

  1. Merci pour votre commentaire. Peu importe qui vous êtes. Il est vrai que l’on n’est pas toujours le meilleur pour parler de soi. Ce qui rejoint le propos du texte. Si votre jugement ne serait pas du plus objectif, c’est évident, dites-vous quand même comme Montaigne « qu’une saine estime de soi conduit au repos de l’âme ».

    A bientôt.

    Victor

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