Ode à Napoléon

Favai          Alors que j’écris ces lignes, treize jours se sont écoulés depuis le jeudi 15 août 2019. Cette fête de l’Assomption, que l’on considère moins comme une fête culturelle catholique que comme un banal jour férié, n’était pas un 15 août ordinaire cette année. Ce 15 août 2019, nous fêtions les 250 ans de la naissance de l’Empereur né en 1769, vingt ans avant la prise de la Bastille. Hélas, cet événement si particulier est passé sous un silence assourdissant. Quasiment aucune émission de télévision ou reportage, pas d’article dans les journaux et bien évidemment, pas la moindre commémoration hormis en Corse, Terre de reconnaissance et de mémoire à l’égard de Buonaparte.

 

La disgrâce Napoléon ou la malhonnête falsification :

            Rien ne me désole plus que cette amnésie volontaire, idiote utile de ce cadre moral nouveau qui nous fait réécrire en permanence l’Histoire à l’aune de nos critères contemporains. Il y a Jules Ferry dont l’œuvre égalitariste d’une vie est jetée aux oubliettes de l’Histoire en raison de son inclination pour la colonisation. Exit Colbert dont les qualités d’économiste et de visionnaire sont désormais éclipsées par son appétence pour l’esclavage, et ce au nom de la morale antiraciste. Napoléon, entre autres, n’échappe pas à la règle. Lui que l’on accuse de tous les maux bien souvent à la faveur d’une réécriture historique pleine de mauvaise foi. Finalement, si l’Histoire ne doit s’étudier que relativement à la dimension morale que l’on veut bien lui prêter – morale qui se fonde bien évidemment sur nos critères actuels, quel personnage allons-nous pouvoir conserver ? Dehors César, Charlemagne, François 1er, Louis XIV et compagnie, ces sales va-t-en-guerre méchants pas beaux. En fait, de l’Histoire nous ne pourrons retenir que les 20ème et 21ème siècles et des personnages comme Gandhi, Mandela ou Sœur Emmanuelle. Or l’Histoire s’observe sur les longues durées. Et les grands de ce monde sont entrés dans l’Histoire non pour leur seule capacité à avoir fait le bien, mais précisément parce qu’ils ont fait l’histoire ; parce qu’ils ont changé les choses à tout jamais. Qui pourrait prétendre que Napoléon Bonaparte, en à peine plus de vingt ans, n’est pas de cette trempe là ?

 

Napoléon ou le sacrifice bien-pensant :

            Que reproche-t-on à Napoléon ? En premier lieu, d’avoir rétablit l’esclavage. Or ce n’est pas exactement ce que fit l’Empereur. Lors de du traité de Paix signé à Amiens en 1802 avec l’Angleterre, plusieurs îles britanniques furent cédées aux français au sein desquelles était pratiqué l’esclavage. Napoléon souhaitait conserver intacte l’organisation de ces îles, vraisemblablement par pragmatisme et par facilité. A proprement parler, Napoléon n’a pas rétablit l’esclavage. C’est un mensonge éhonté que de l’affirmer, à tout le moins est-ce une manipulation de l’Histoire[1]. On reproche les guerres perpétuelles de Napoléon. C’est oublier bien vite que la plupart des guerres qu’il a menées ont, à la base, été déclenchées par ses ennemis coalisés (l’Angleterre, la Prusse, la Russie, l’Autriche…) donnant corps ainsi à la célèbre phrase de Julien Freund : « Ce n’est pas nous qui désignons l’ennemi, c’est l’ennemi qui nous désigne ». Outre ces accusations parfaitement discutables, j’ai pu lire ici ou là que célébrer Napoléon équivaudrait à célébrer Hitler. On tombe ici dans la bêtise et l’inculture la plus crasse. Si Napoléon a exercé le pouvoir de façon totalitaire, jamais il n’a appelé de ses vœux l’extermination d’aucune population. Ses soldats ont guerroyé contre d’autres soldats et, si la Grande Armée a pu mener des exactions que l’on considérerait aujourd’hui comme des crimes de guerre, Napoléon s’est quasi-systématiquement opposé à celles-ci. Si l’on devait condamner Napoléon pour ce qui relève de l’horreur systémique de la guerre, devrait-on tout autant condamner le Général de Gaulle pour les crimes de guerre perpétrés par les goumiers marocains, les soldats algériens ainsi que les tirailleurs tunisiens et sénégalais en Italie en 1944 ? Il est bien curieux que l’on fasse ces reproches à Napoléon Bonaparte quand en France, en 2019, on peut être un élu de la République avec l’étiquette du Parti Communiste, idéologie qui a généré 80 millions de morts dont une immense majorité de civils tués dans des camps de concentrations, à l’occasion de campagnes d’épuration ou à travers de gigantesques famines organisées…

 

« La gratitude se réjouit de ce qu’elle doit, quand l’amour-propre préférerait l’oublier » (André Comte-Sponville) :

          Napoléon est un mythe. Certes, sa légende est entretenue par d’illustres épisodes comme par de soigneux arrangements avec la vérité. Il n’en reste pas moins que l’Empereur a marqué l’Histoire à bien des égards ; par ses innombrables victoires en infériorité numérique témoignant de son génie stratégique. Par sa capacité à révolutionner l’art de la guerre en bâtissant la force de ses armées sur la mobilité et non sur la puissance. Par ce bicorne légendaire qui ragaillardissait les soldats les plus démoralisés et qui anéantissait l’enthousiasme des plus vaillants soldats adverses. Par sa capacité à moderniser la France, son administration, son organisation, son économie, son système éducatif ou encore son armée. Au crédit de Napoléon, citons pêle-mêle la création du Sénat, la création de la Banque de France, des lycées, de la Légion d’Honneur, du Code Civil, le Conseil de Prud’hommes, l’université, la bourse de Paris, le baccalauréat, la Cour des Comptes, le Code Napoléon dont les lois ont encore une forte influence sur la France d’aujourd’hui. On lui doit aussi l’Arc de Triomphe, la colonne de la Place Vendôme, l’église de la Madeleine, la numérotation pair-impair des rues qui permit de faciliter le prélèvement de l’impôt, les ponts des Arts, d’Austerlitz et d’Iéna, le canal de l’Ourcq, le cimetière du Père Lachaise, le Jardin des Plantes ou encore le Pont de pierre à Bordeaux. La liste est non exhaustive et ne tient pas compte des réalisations faites hors de l’hexagone. Lors de son exil sur l’Ile d’Elbe, il a tant modernisé ce petit pays que les habitants considéraient que leur caillou avait davantage progressé en moins de douze mois que lors des cent années précédentes.

         Mais au-delà de ces multiples avancées et réalisations, c’est son panache que l’on doit retenir. Oui, Napoléon a laissé la France plus petite géographiquement qu’il ne l’avait trouvée à son arrivée au pouvoir. Reste que l’Empereur a indéniablement marqué l’Histoire de la France par ses qualités de visionnaire, son ambition inébranlable de moderniser le pays et préparer l’avenir, sa soif de faire entrer l’hexagone dans la modernité. Et reste que l’Empereur a bouleversé l’Histoire du monde par ses coups de génie comme de sang, ses victoires retentissantes comme ses défaites traumatisantes. L’Empereur a donné sa fierté au peuple français et voyait en ce dernier le moteur de l’Europe, sinon le moteur du monde. Et l’on oublie trop souvent que malgré le sang versé et les multiples guerres qui essorèrent les français, le retour des Bourbons sur le trône de France fut un naufrage tant Louis XVIII fut incapable de se montrer à la hauteur de l’Empereur déchu. Loin du tyran sanguinaire que l’on se contente confortablement de décrire aujourd’hui, Napoléon se montra davantage le garant d’une ambition qui rendit fiers les français, lesquels se mortifièrent d’être retombés dans l’anomie de la monarchie des Bourbons. Ce qui inspira à l’écrivain Gustave d’Eichthal en 1832 les mots suivants : « cette vie mesquine, cette vie étroite, cette vie sans poésie, était pour nous un insupportable fardeau ; nous rêvions de quelque chose de mieux, de quelque chose de grand qui fut à notre hauteur. Nous n’avions plus les joies du guerrier ; nous n’avions plus de croisade à faire ; le temps était passé des expériences napoléoniennes. Nous n’avions plus ni solennité, ni temples, ni chants, ni fêtes. La vie était terne, monotone, et Dieu avait mis dans le cœur de beaucoup d’hommes une énergie qui ne pouvait se ployer à cette contrainte. » Il faut se souvenir qu’un an après son départ sur l’Ile d’Elbe, Napoléon reconquérait le trône de France sans avoir tiré un seul coup de feu. Débarqué sur le continent avec quelques hommes, il parcourait les routes, célébré par ses grognards, rallié par nombre de paysans et de généraux qui trahirent Louis XVIII pour retourner à son service. Le peuple ne l’avait pas oublié au grand dam de ses ennemis coalisés qui déclenchèrent à nouveau la guerre à celui qu’ils appelaient l’Ogre, lequel notifia par écrit à chaque chef d’Etat, dès son retour aux Tuileries, qu’il entendait gouverner dans la paix et repousserait toute tentation belliciste.

 

« Tous les pays du monde qui n’ont plus de légendes seront condamnés à mourir de froid. » (Patrice de la Tour du Pin) :

       Fallait-il croire en sa sincérité ? Quelle importance. Napoléon est un mythe. Il fait partie de ces légendes, ces Zeus tantôt apolliniens, tantôt dionysiaques que l’on adore détester ou que l’on déteste adorer. Il a rendu sa fierté au peuple de France par son sens de l’ambition. Ambition démesurée certes, mais qui eût le mérite d’écrire l’Histoire par la modernisation d’un pays alors exsangue, les pieds englués dans les fanges d’une révolution sanglante, anarchique et incapable d’organiser un pays encore marqué par des siècles de sclérose monarchique. Napoléon est un aigle qui vole au-dessus des contradictions, des injustices, des incompréhensions qui entourent sa figure faustienne. Et c’est sans compter avec la myriade de personnages grandioses, romantiques ou romanesques qui l’ont accompagné pendant vingt ans. Comment passer à côté de son histoire d’amour merveilleuse et tragique avec sa créole Joséphine et sa tendresse à l’égard de ses enfants ; son paternalisme à l’égard de ses soldats, notamment ceux touchés par la peste lors de la désastreuse campagne d’Egypte ; ces grands hommes qui ont figuré l’histoire à ses côtés, de Fouché à Talleyrand en passant par Murat, Bernadotte ou encore Lannes, Duroc et l’intrépide Junot ; comment oublier enfin la loyauté de Roustam, son fidèle Mamelouk ? Juger Napoléon à l’aune de nos critères contemporains est d’autant plus stupide que cela nous empêche de nous pencher sur ces merveilleux acteurs de l’Histoire de France. Tragédie.

*

        J’ai lu une quinzaine de livres sur Napoléon (70 000 lui sont consacrés, soit presque autant que de jours qui nous séparent de sa mort). Je suis et resterai fasciné par ce grand Homme, ce génie militaire, ce visionnaire, ce petit quidam débarqué de son île, parlant à peine français, et qui allait construire la France moderne autant que sa légende. Je suis fier d’appartenir à cette chaîne tricolore dont il fut un maillon, comme je le suis aujourd’hui. Je ne peux m’empêcher d’éprouver sidération, tristesse et désolation de voir son nom inconnu des écoliers, banni des manuels d’Histoire comme de notre mémoire collective. J’en ai honte et préfère me rappeler les paroles de son geôlier à Sainte-Hélène, Sir Hudson Lowe, lequel dit à sa mort le 5 mai 1821, devant son corps inerte : « Hé bien, Messieurs, c’était le plus grand ennemi de l’Angleterre et le mien aussi ; mais je lui pardonne tout. À la mort d’un si grand homme, on ne doit éprouver qu’une profonde douleur et de profonds regrets. »

Bon anniversaire Napoléon.

Victor Petit

[1] Profitons-en par ailleurs pour rappeler que jamais l’esclavage ne fut pratiqué en France métropolitaine.

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