Bienvenue en émocratie !

     Voilà quelques jours que la polémique ne désenfle pas. Le 11 octobre dernier, lors de la séance plénière du Conseil Régional de Bourgogne-Franche-Comté, Julien Odoul, élu RN, a demandé par la voix de la Présidente de Région qu’une accompagnatrice scolaire retire son voile au nom des principes laïcs. La femme a alors quitté la salle après avoir étreint son fils en larme.

*

     Avant de ruer dans les brancards, petit rappel factuel. L’accompagnatrice scolaire était vêtu d’un jilbab saoudien. Il faut bien comprendre ce que figure ce voile particulier situé entre le hijab et le niqab, considéré comme parfaitement pur, et symbolique d’une vision rigoriste de l’Islam. Sa couleur noire s’apparente quant à elle au salafisme. On peut considérer, comme on ne cesse de le faire en France, que tout ce qui n’est pas interdit est autorisé. « Le cadre, c’est la loi » nous dit-on en permanence. Du reste, il existe un flou juridique qui continue d’entourer les accompagnatrices scolaires voilées. Mais il est quelque chose qui s’appelle la morale. Peut-on moralement accepter la présence d’un vêtement symbolique d’une idéologie radicale comme le salafisme dans une enceinte de la République française ? La loi n’interdit pas d’être couard, misogyne, égoïste ou colérique. La morale réprouve ces comportements. Nous ne pouvons pas juger nos actes à l’aune de la seule loi, laquelle est précédée par la morale. De sorte que les cris d’orfraie qui ont succédé à cette polémique, tout comme l’empathie totale à l’égard de cette femme, ont témoigné d’une absence manifeste de discernement alors même qu’en refusant d’ôter son voile, cette mère a fait le choix, en son âme et conscience, de privilégier sa foi et l’obéissance aux principes de son ami imaginaire, plutôt qu’à l’amour de son fils en ôtant celui-ci.

     Comme je l’indiquais dans mon article intitulé Le sens du voile, le voile islamique n’est pas qu’un simple bout de tissu, comme veulent nous le faire croire les Gilbert Montagné du progressisme. Comme je l’indique, le voile est une prescription mineure du Coran. En tant que telle, son succès témoigne du fait qu’il tient davantage du marqueur culturel exogène à la culture français que du symbole religieux. Voici pourquoi invoquer la laïcité n’est d’aucun recours pour le combattre. Mais pourquoi faudrait-il le combattre ? Tout simplement car le sens symbolique du voile est de préserver la pudeur sexuelle des femmes du regard concupiscent des hommes. De sorte que le voile dit deux choses. La première est que si celles qui le portent sont pures et loyales à la communauté, les secondes sont des catins impies. Et la deuxième est que le choix libre de porter le voile islamique est à relativiser en raison même du dilemme que suggère le premier point. Ce simple bout de tissu est donc bien davantage un outil de discrimination envers celles qui ne le portent pas. De ce point de vue, sa présence n’est pas tolérable (de même que ne serait pas tolérable, à titre d’exemple, un brassard considéré comme religieux ou non, porté par des hommes, et qui signifierait symboliquement que les juifs ou les homosexuels sont indignes…) et doit être combattu non sur le terrain cultuel, mais sur le terrain culturel. C’est ici que réside l’erreur de Julien Odoul, lequel évoque la laïcité et se voit fort logiquement rétorqué que la loi ne l’interdit pas. Il eût été plus judicieux d’invoquer le caractère culturellement contestable du voile islamique, et ce en raison du fait qu’il représente un outil de discrimination contraire aux valeurs françaises. Cela n’a que peu à voir avec la laïcité. Ou disons plutôt que lutter contre le voile islamique sur la base de l’unique argument de la laïcité est perdu d’avance.

      Du reste, cette polémique ravive une énième fois la question du voile islamique et, plus prosaïquement, la question de la visibilité toujours plus prononcée de l’Islam dans une France largement sécularisée. Si l’on peut éventuellement regretter la maladresse de Julien Odoul, on ne peut que constater la crispation générale qui s’empare lors de chaque controverse liée à certaines pratiques religieuses difficilement acceptables, voire carrément provocatrices. Qu’une femme vêtue d’un voile islamique au sein d’un hémicycle de la République crée la polémique n’est pas nouveau. Le 12 novembre 2009, des députés UMP s’étranglaient qu’une lycéenne vêtue d’un hijab puisse prendre place sur les bancs réservés aux visiteurs du Palais Bourbon[1]. Mais à ceux qui crieraient à l’islamophobie (sic) aujourd’hui, je leur rappellerai qu’en 2000, Laurent Fabius, alors Président de l’Assemblée Nationale, avaient exhorté un prêtre et une religieuse à retirer leurs croix et voile pour prendre place dans l’hémicycle…

     Alors oui, il y avait cet enfant. Ce fils qui s’est retourné pour enlacer sa mère avant que cette dernière ne parte. Le cliché qui a immortalisé cette scène a suscité l’émotion. Comme toute photo que l’on extirpe de son contexte pour l’utiliser à des fins idéologiques. Nous vivons dans ce que l’on peut appeler une « émocratie ». C’est-à-dire une démocratie dont les enjeux sociaux et sociétaux sont dictés non par le bien public, mais par l’émotion. Cela me rappelle la photo du petit Aylan, l’enfant syrien retrouvé mort noyé, sur le sable méditerranéen. Cette image devait immortaliser le drame des migrants. Alors elle fit le tour du monde. Jamais floutée, crue et cruelle. L’émotion suscitée devait effacer toute possibilité de questionnement au sujet de la crise des migrants et ce non par l’invocation de la raison de l’esprit, mais par l’invocation de la déraison du cœur. Cinq ans plus tard, la photo d’un petit enfant gisant mort sur les Ramblas de Barcelone, face contre le trottoir et les jambes désarticulées, devait être soigneusement tenue éloignée du grand-public, ou diffusée qu’après un labeur zélé de floutage. Cette image aurait pu figurer le drame des occidentaux touchés par le terrorisme islamiste à travers le monde. Il n’en fut rien. Une peine devait s’effacer devant l’autre.

     Aucune image, aussi saisissante et émouvante soit-elle, ne saurait avoir raison de notre liberté de penser comme de débattre. L’enjeu que représente l’intégrisme religieux doit-être au-dessus de cela. L’attaque infâme de la Préfecture de Police de Paris l’a encore rappelé il y a peu. Rien ne doit être sous-estimé. Aucune provocation ne doit être prise à la légère. Si l’on devait vivre en 2050 sous le règne du Califat, et si ma petite-fille me demandait : « Papi, pourquoi n’avez-vous pas combattu l’islamisme quand il en était encore temps ? », je répugnerais à lui répondre : « Parce qu’un enfant a pleuré ma chérie »…

Victor Petit

 

[1] Le silence relatif des Républicains sur l’affaire de la mère voilée au sein du Conseil Régional de Bourgogne-Franche-Comté illustre d’ailleurs le glissement idéologique fulgurant de la droite Républicaine vers le centre progressiste…

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