2019 : Mort du second degré

Temps de lecture : 5 minutes.

       « Toutes les opinions sont-elles bonnes à dire ? » Voici la question posée par l’émission de David Pujadas le 13 novembre dernier, sur LCI. Et force est de constater qu’on s’est régalé. D’un côté, il y avait ceux qui considèrent qu’à peu près tout peut être dit, et que notre époque n’a de cesse d’être marquée par la censure morale. De l’autre, ceux qui estiment tout au contraire que la société ayant évolué, certaines opinions ne sont plus tenables. Ainsi, la loi peut et doit circonscrire la liberté de parole. D’une certaine manière, la réponse à la question posée est déjà apportée par le deuxième camp, lequel assume pleinement l’idée d’une liberté rognée au nom du bien. Ici se dessine la grande fracture entre d’une part, les indécis qui font profession de foi de ne pas savoir où se situe le bon goût moral, en laissant de ce fait, libre cours à la common decency (la descence commune), selon le mot d’Orwell, de juger ce qui relève de l’acceptable ou non ; et de l’autre, les thuriféraires du bon goût, lesquels ont acquis on ne sait trop comment la certitude de représenter le camp du bien, et qui au nom de celui-ci, entendent dicter ce qui relève du juste et censurer ce qui tient de l’injustice en recourant notamment au droit positif.

       C’est également l’inénarrable Caroline de Haas, sortie récemment d’un trop court silence médiatique, qui apporta la plus cinglante des réponses à cette question. Alors qu’elle et Alain Finkielkraut s’écharpaient au sujet de la « culture du viol », et de l’affaire Polanski, le philosophe sortit de ses gonds (ce dont il est coutumier du fait) et hurla : « Violez, violez, violez. Je dis aux hommes : ‘violez les femmes’. D’ailleurs je viole la mienne tous les soirs » sous les cris d’orfraie de la militante féministe. En réalité, Finkielkraut ne fit que réagir par l’ironie aux nombreuses attaques ad hominem et provocations de Caroline de Haas qui n’attendait que cela. Après l’émission, elle ne manqua pas de tweeter son indignation et sa condamnation des propos de Finkielkraut. Pujadas avait eu beau souligné le second degré du philosophe, rien n’y fit. Son collectif « Nous toutes » devait également relayer sur les réseaux sociaux une vidéo de 5 secondes, sans contextualisation aucune, de ladite séquence, condamnant les propos considérés comme scandaleux du philosophe.

       On connaît la propension de Finkielkraut à péter les plombs. Caroline de Haas, qui cherchait vraisemblablement le coup de pub, également. Mais on peut quand même s’interroger. Soit Caroline de Haas ne comprend rien à l’ironie. Soit elle manipule les propos de son contradicteur afin de spéculer médiatiquement sur la polémique. Ce qui est dans les deux cas est stupide. Un élément de réponse peut pencher en faveur de la première hypothèse. Dès le début de l’émission, elle reprochait à Finkielkraut d’avoir utilisé le terme « souchien » dans une de ses émissions Réplique sur France Culture. Le philosophe répondit alors que ce terme avait été utilisé auparavant par la militante indigéniste Houria Bouteldja, et qu’il le reprenait de façon ironique pour illustrer le mépris à l’endroit de la population désignée par ce terme. Déjà fallait-il que Finkielkraut se justifie.

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       En réalité, cette lecture totalement binaire et littérale des propos de Finkielkraut est parfaitement représentative d’une époque incapable de tout discernement comme de la moindre légèreté. Ces propos, peut-être maladroits, tiennent de la plus simple tradition littéraire française qui est celle du procédé de style : ici, l’ironie.  Ailleurs, la litote, l’euphémisme, l’oxymore ou le pléonasme sont autant de figures de style qui apportent richesse et espièglerie à la langue française, mais dont nous sommes désormais incapables d’user tant hélas nous ne les maîtrisons plus. Cette polémique n’est pas sans me rappeler celle qui avait opposé Nadine Morano au Quotidien de Yann Barthès. Alors que Morano avait dit que le quartier où elle avait grandi, à Nancy, ne comptait plus que des femmes voilées, l’équipe du journaliste de TMC s’empressa de se rendre sur place pour compter les femmes voilées, et fit remarquer à grands cris qu’il y avait aussi des femmes non voilées, rendant caduques les propos de la Député Européenne. Là encore, Barthès partait d’une lecture totalement littérale des propos de Morano, laquelle, par un procédé de grossissement du trait, signifiait selon elle une réalité : celle que les femmes voilées sont devenues majoritaires dans le quartier de son enfance. Alors on peut s’en indigner ou non, reste que la réalité décrite par Morano était celle-là. Mais Barthès ne saisit rien de la rhétorique moranienne et, la prenant au mot, s’en alla faire le décompte et s’en revint, fier d’avoir donné tort à Nadine en ayant compté quelques femmes dévoilées. On peut noter par ailleurs la sottise stratégique de la réponse du petit Yann, lequel aurait pu répondre à Morano que le voile ne constituait tout simplement pas une difficulté. Or il préféra aller sur place pour faire les comptes… laissant entrevoir l’idée que le voile en tant que tel pouvait poser problème, donnant ainsi en partie raison à Morano.

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       Alors si Morano y échappa, la chasse aux sorcières pouvait commencer pour Finkielkraut (ce qui est curieux quand on sait que les sorcières reviennent à la mode…). Une pétition devait vite émerger pour demander à France Culture de virer le philosophe et son émission Réplique. Ce qui est assez cocasse quand on sait que Finkielkraut est une des personnalités médiatiques qui aura le plus donné la parole à ses opposants à travers un des rares programmes de qualité que nous offre le sévice public. Cette pétition relayée des milliers et des milliers de fois en dit long sur cette indignation panurgique du camp du bien, dont les certitudes et velléités de condamnation de ses opposants idéologiques et politiques n’ont que peu à envier aux totalitarismes naissants. Cette impossibilité de débattre de plus en plus saisissante qui se double d’un maccarthisme effréné donnent à penser que oui, certaines choses peuvent être dites (voire même sont obligatoires), et d’autres non. En réalité, c’est notre société hyper-individualiste et narcissique qui conduit à cette dérive, en ce qu’elle rend impossible la dérision et le rire en raison de la susceptibilité exacerbée de toutes les micro-communautés qui la composent (les LBGT, les noirs, les blancs, les arabes, les asiatiques, les gros, les maigres, les roux etc…). Les suffixes « phobe » que l’on ajoute désormais à chaque mot sont d’ailleurs la plus triste illustration de ce que devient notre société : une émocratie – soit une société dont les enjeux sociaux et sociétaux ne sont plus dictés par la recherche du bien commun mais par l’émotion (voir ici) et par la protection excessive de ses micro-communautés. Hélas, le rire n’existe qu’aux dépends de quelqu’un ou de quelque chose. Et il ne peut en être autrement. Pierre Desproges disait : « On peut rire de tout. Mais pas avec n’importe qui ». Maintenant, l’époque nous dit surtout : on peut rire de tout, mais pas DE n’importe qui.

*

       En conclusion, je persiste à refuser de croire que Caroline de Haas a pris les propos de Finkielkraut au pied de la lettre. Je refuse de penser qu’elle n’avait pas saisit le second degré de cette intervention, certes douteuse, et qu’elle croit réellement qu’Alain Finkielkraut est un apologète du viol. Mais bon, les voix du néo-féminisme sont impénétrables…

Victor Petit

 

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