Introduction à la question : sommes-nous vraiment heureux ?

Temps de lecture : 15 minutes.

              Le 3 septembre 2019, Laurent Alexandre signait un article dans L’Express intitulé « Un ouvrier de 2019 vit mieux que Louis XIV ». Cet article avait pour but de comparer notre époque à celle du Roi Soleil en termes d’hygiène, de confort ou encore de santé avec en toile de fond l’idée que l’on est bien plus heureux aujourd’hui et que non, ce n’était pas mieux avant. En réaction à cet article, Eugénie Bastié twittait le message suivant : « Du point de vue de la santé, personne ne le conteste. Mais est-ce seulement cela mieux vivre ? Louis XIV n’aurait jamais troqué sa destinée contre une anesthésie générale. » La journaliste visait juste. L’absurdité du raisonnement de Laurent Alexandre tient à ce que celui-ci se fonde sur la comparaison de deux contextes qui n’ont évidemment rien à voir. Le paysan du XVIIème siècle ignorait qu’un jour, l’on pourrait se faire amputer une jambe sans presque aucune douleur. Par cette ignorance même, il n’avait pas la moindre idée du bonheur auquel il ne pouvait prétendre. Sommes-nous malheureux d’envisager la possibilité que la notion même de douleur puisse disparaître d’ici quelques décennies ? Sommes-nous accablés d’envisager que le cancer sera vaincu et que notre espérance de vie moyenne sera allongée de plusieurs dizaines d’années ? Si le paysan du XVIIème siècle avait connu les joies de la médecine moderne avant que d’affronter la rudesse des conditions de son époque, nul doute qu’il eût pleuré sur son sort (« j’ai reconnu le bonheur au bruit qu’il a fait en partant » disait Prévert). Or du confort, il n’avait qu’une vague notion. La vie était rude, pénible, cruelle aussi. Mais c’était la vie. Et le paysan qui œuvrait jour après jour pour sa subsistance et celle de sa famille n’avait guère le luxe, sinon l’idée même de se poser ce genre de question. D’autant que son seuil de tolérance à la pénibilité devait être autrement supérieur au nôtre. Cette comparaison est donc peu pertinente. En réalité, indexer le bonheur sur le confort qu’apporterait le progrès technique est stupide. Si l’idée est séduisante, elle demeure plus qu’insuffisante, sinon fausse. Car que signifie-t-elle ? Deux possibilités.

  • La première est que nous aurions été malheureux de tout temps jusqu’à aujourd’hui. Si tel était le cas, nous prétendrions alors être arrivés au stade ultime du progrès technique, à la « fin de l’histoire », selon le concept du philosophe Hegel. Or chacun sait que c’est faux. Nous ne sommes encore qu’aux prémices de la quête du développement technique. Notre civilisation, qui a fait de cette quête son quasi-idéal de vie serait-elle, dès lors, la seule au monde à pouvoir prétendre au bonheur ? Cette interrogation est légitime.

 

  • La deuxième possibilité est que nous n’aurions pas atteint le stade ultime du développement technique, pour la simple et bonne raison que ce stade ultime n’existe pas. De ce fait, nous serions condamnés à attendre vainement du temps qui passe un futur meilleur, tout en relativisant notre perpétuelle insatisfaction par un regard tronqué jeté sur le passé. Funeste sort que cet espoir à jamais insatisfait.

 

     Et si le bonheur résidait ailleurs ? Dans l’enracinement à un terroir ; dans la charnalité d’une identité commune ; dans le sentiment d’appartenir à une chaîne humaine par le biais du respect d’un héritage que l’on reçoit avant de le transmettre ; dans l’attachement à des valeurs auxquelles on croit, non parce qu’elles sont des principes édictés arbitrairement, mais bien davantage parce qu’elles sont le fruit d’une histoire commune ; dans l’honneur du sacrifice de l’individu au bénéfice du bien commun ou dans le rêve d’une ambition collective ?

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         La première fois que je réfléchis au bonheur sous cet angle, ce fut en me plongeant dans la biographie de Napoléon Bonaparte. Alors qu’André Castelot me contait l’exil elbois puis les fameux « cent jours » de l’Empereur dans son fameux Napoléon, je me demandai comment celui-ci avait pu regagner aussi sec le cœur de ses anciens grognards, généraux et maréchaux ? Comment ces hommes, pourtant si éprouvés pendant des années par les guerres napoléoniennes, avaient pu lui ouvrir de nouveau les bras, lui permettant ainsi, en seulement trois semaines, de remonter sur le trône sans même avoir tiré le moindre coup de fusil ? Par quelle prouesse métaphysique, magique ou mystique ce prodige fut-il rendu possible ? Aujourd’hui, chaque évocation du nom de l’Empereur donne lieu à moult récriminations parmi lesquelles l’horreur de ses guerres, les souffrances insupportables, le sang coulant à flot, les famines, les épidémies de peste, les corps exsangues gisant dans la fange pestilentielle, les familles brisées et meurtries par la conscription puis par la mort. Malgré toute cette violence, comment peut-on expliquer ce retour presque triomphal de l’Empereur au Palais de Tuileries ? Force est de constater que deux siècles plus tard, quelque chose nous échappe. Ce quelque chose est pourtant immense. Il tient au fait que nous regardons cette période de l’Histoire avec nos yeux d’aujourd’hui. En 2020 la conscription n’est plus. L’amour de la patrie n’est qu’un sentiment désuet sinon un objet de honte. Le rêve national n’a d’existence qu’en tant qu’il est une soupape du projet européen. Et le primat de l’individu sur le collectif devient l’axiome d’une société qui n’existe plus en tant que bloc homogène animé par une culture commune, mais en tant que conglomérat de citoyens à qui il ne reste plus grand-chose à partager. Dès lors, comment comprendre la relative bienveillance du peuple français – lequel avait pourtant si souffert – à l’égard de l’Empereur lors de son retour aux affaires ? Une partie de la réponse nous est donnée par le baron Gustave d’Eichthal, écrivain, ethnologue et théoricien politique, lequel écrivait en 1832, à propos de la morosité qui avait saisi le peuple français après les règnes de Louis XVIII et Charles X : « Cette vie mesquine, cette vie étroite, cette vie sans poésie, était pour nous un insupportable fardeau ; nous rêvions de quelque chose de mieux, de quelque chose de grand qui fût à notre hauteur. Nous n’avions plus les joies du guerrier ; nous n’avions plus de croisade à faire ; le temps était passé des expériences napoléoniennes. Nous n’avions plus ni solennité, ni temples, ni chants, ni fêtes. La vie était terne, monotone, et Dieu avait mis dans le cœur de beaucoup d’hommes une énergie qui ne pouvait se ployer à cette contrainte. » Comment saisir l’essence de ces mots quand en 2019, l’idéal du peuple français est de passer sous la barre des 3% de déficit public imposée par l’Union Européenne ? Comment en capter la substance quand en 2019, l’épanouissement des citoyens ne passe plus que par l’acquisition du dernier téléviseur Full HD en promo « black Friday », ou par l’achat du dernier Iphone ? Et comment ne pas voir dans cette frénésie consumériste un antidote à cette morosité, à cette dépression au long-cours engendrée par l’anomie de notre époque ? Entendons-nous bien. Les temps que décrit Gustave d’Eichthal étaient d’une rudesse que l’on ne peut imaginer aujourd’hui, marqués entre autre par d’innombrables guerres. Du reste, les mots du baron indiquent que le peuple aspirait à quelque chose de supérieur, de transcendant même, qui allait bien au-delà des soucis de la vie matérielle : le besoin de conquête, la volonté de sceller le bien commun dans une ambition collective, une soif de panache, d’accomplissement et de liberté. Synthétisant la pensée de Hegel à ce propos, le philosophe Francis Fukuyama écrit ceci dans La fin de l’histoire et le dernier homme : « Seul l’homme est capable d’engager une bataille potentiellement mortelle dans le seul but de démontrer qu’il méprise sa propre vie, qu’il est quelque chose de plus qu’une machine un peu complexe ou un ‘’esclave de ses passions’’, en bref qu’il a une dignité proprement et spécifiquement humaine parce qu’il est libre. […] Les hommes ne recherchent pas simplement le confort matériel, mais le respect et la reconnaissance, et ils croient qu’ils méritent ce respect parce qu’ils possèdent une certaine valeur et une certaine dignité. Une psychologie ou une science politique qui ne prendrait pas en compte le désir de reconnaissante de l’homme et sa volonté intermittente – mais très prononcée – d’agir parfois contre ses instincts naturels les plus forts méconnaîtrait quelque chose de très important à propos du comportement humain ». Ces quelques mots font parfaitement écho à ceux du baron d’Eichthal et permettent d’entrevoir une réponse à la question que nous nous posions précédemment au sujet de la bienveillance du peuple à l’égard de Napoléon à son retour sur le trône.

         Plus généralement, on comprend mieux en quoi réduire le bonheur de l’être humain au progrès technique et au confort matériel est parfaitement réducteur, voire franchement erroné. L’Homme n’est pas qu’un être dont l’idéal de vie réside dans le traitement rationnel de ses besoins naturels, ce en quoi il ne serait qu’un animal « augmenté », doté d’une capacité supérieure de raisonnement. L’Homme est bien plus que cela. En premier lieu, il est un « animal politique », selon le mot d’Aristote. Ce qui signifie qu’il ne devient ce qu’il est – un être résolument humain – que par la médiation d’une culture et l’appartenance à un groupe régi par des lois et des coutumes. Et en second lieu parce qu’il est un animal spirituel, c’est-à-dire mu par un besoin de transcendance (qui peut par exemple s’incarner dans la religion, la patrie ou les deux) lequel a pour objectif de l’orienter sur le chemin du sens de sa vie, comme de prendre place dans cette chaîne humaine dont il est un des maillons à part entière.

*

      Non, les conforts d’ordres technique, matériel, social, économique et médical ne contribuent au bonheur que bien partiellement. De nombreuses communautés vivant en marge des sociétés dites « civilisées » le démontrent régulièrement par leur désir de perpétuer leurs modes de vie austères. En rejetant l’agrément que leur apporterait la modernité et en demeurant attachées à leurs traditions, elles expriment le fait que le bonheur qu’elles tirent de leur amour singulier pour leur patrimoine immatériel fait de rituels, de coutumes, de croyances, de traditions et de valeurs, importe plus que l’amélioration de l’aspect rudimentaire de leurs conditions de vie. Il y a une dizaine d’années je tombai sur un reportage télévisé consacré aux membres d’une tribu amazonienne : les Zo’é. Cette tribu, composée de quelques dizaines de membres, vit au cœur de la forêt en parfaite symbiose avec la nature. Chez les Zo’é, le lien social est prépondérant. Toutes les générations vivent ensemble. Il n’y a pas de chef. Femmes et hommes sont polyandres et polygames. Seules deux heures par jour sont consacrées au travail quotidien pour le village : la chasse, la cueillette, le tissage, la cuisine etc. Le reste du temps est dévolu au repos et aux loisirs : la baignade, la méditation, les jeux avec les enfants… La solidarité est un principe, élémentaire, transmis de génération en génération par la tradition et les rites, de sorte que le mot « merci » n’existe même pas dans leur langue. De plus, il est particulièrement rare qu’un Zo’é enfreigne les règles. Lorsque cela arrive, la sanction prévue par les traditions Zo’é réside dans une séance de chatouilles du contrevenant. Comment imaginer un seul instant que bien que privés du confort de la modernité, les Zo’é puissent ne pas être heureux ? Les Zo’é sont en réalité plus heureux que bien des français qui jouissent des agréments de notre époque et ce pour deux raisons principales.

 

  • La première tient au fait qu’ils ont trouvé jadis cette harmonie qu’ils prennent soin de perpétuer aujourd’hui. Les Zo’é continuent de respecter ces valeurs – nées de rites, de coutumes, de traditions et de pratiques ancestrales – non parce qu’ils les croient meilleures que d’autres, mais parce qu’elles sont les leurs, c’est-à-dire le fruit de leur histoire unique. Ils les conservent non pour ce qu’elles sont, mais parce qu’elles sont. Les Zo’é n’ont aucune envie de « progresser », d’améliorer leurs conditions de vie ou de faire table rase du passé. Les Zo’é aiment mieux préserver leur « droit à la continuité historique », selon la très belle expression d’Ortega y Gasset, droit que nos sociétés occidentales ont le tort d’oublier au profit d’un mouvement perpétuel vers un bonheur dont l’idée purement abstraite n’a, dès lors, de caractère que chimérique.
  • La deuxième raison pour laquelle les Zo’é sont aussi heureux tient au fait qu’ils ont placé leur conception du bonheur non sur la notion de confort matériel et technique, mais sur des principes spirituels et des valeurs morales que garantissent le maintien de leurs culture et traditions. En dépit de l’aspect rudimentaire de leur mode de vie, malgré les dangers que représentent la vie dans la forêt amazonienne (serpents venimeux, attaques de jaguar etc.), jamais les Zo’é ne troqueraient leurs principes et culture contre l’aisance de la modernité sans renier leur identité et l’harmonie qui concourent à leur bonheur.

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L’exemple des Zo’é nous aide à comprendre la chose suivante. Les épisodes coloniaux portés par la gauche universaliste et progressiste ont certes contribué au progrès technique des peuples conquis. Mais ils ont été incapables d’y produire le bonheur (du moins dans son acception progressiste) malgré l’apport de la modernité. Il en fut ainsi de bon nombre de cultures dont les mœurs, coutumes et traditions étaient tellement différentes, que le bonheur que nous pensions leur offrir par les « délices » du progrès ne firent qu’annihiler leurs particularismes culturels, détruisant leurs repères identitaires et les plongeant dans la marginalité sinon la clandestinité. La modernité a pensé apporter à nombre de peuples aux cultures si différentes des nôtres (des indiens d’Amérique aux kanaks de Nouvelle-Calédonie en passant par les pygmées du Cameroun), par la force ou par paternalisme autocentré (le fameux « devoir de civiliser les races inférieures » de Jules Ferry), un progrès moral et technique qu’elle estimait devoir concourir au bonheur universel. Par la confrontation inévitable à la modernité, ces peuples ont alors perdu cette harmonie qui constituait l’essence même de leur bonheur. Il est temps de relire Lévi-Strauss, et de comprendre qu’un peuple qui se satisfait de manioc, de cueillette et de baignades dans la rivière ne goûtera pas nécessairement au bonheur dès lors qu’on aura glissé un Ipad entre ses mains. C’est pourquoi, si le progrès technique peut s’avérer être une source de malheur, c’est qu’à bien des égards, il existe d’autres chemins pour accéder au bonheur tant convoité.

*

        En réalité, l’idée de bonheur ne peut être que relative au particularisme culturel auquel on l’adjoint. Prenons l’exemple du Japon. Nous autres, européens latins, observons cette culture avec admiration mais non sans une pointe d’incompréhension teintée de mépris. Nous glosons sur leur rapport obsessionnel au travail, leur taux élevé de suicide ou encore leur relation pathologique à la sexualité. Mais nous oublions, ou refusons de voir, que ce sont là de simples axiomes de leur culture. L’addiction au travail, comme le suicide, ont trait à l’importance que revêt l’honneur de même que leur sexualité est un reflet de cette pudeur qui les habite. Et s’ils étaient heureux comme ça ? Et si le bonheur résidait davantage dans la question de l’accomplissement de soi, au milieu des siens, par la médiation d’un corpus de valeurs, de traditions, de coutumes et de rites que l’on fait sien ? Et si le bonheur se trouvait dans cette harmonie entre soi et le monde que l’on habite ? Le bonheur résiderait alors non dans la vie elle-même mais dans l’usage que l’on en fait.

         C’est ici l’idée grecque du bonheur que nous livre Socrate, rapportée par Platon dans le Gorgias : « Vivre le plus longtemps possible, un homme digne de ce nom ne doit pas s’en soucier ». Que nous dit Socrate ? Qu’une vie courte, mais réussie, vaut mieux qu’une vie longue et médiocre. Or la qualité de vie ne se mesure pas uniquement à l’aune du confort matériel, médical ou économique que nous procure le progrès technique. Elle tient aussi de ce qu’elle s’inscrit dans un cosmos et un environnement culturel. Il y eut, à Athènes, un père de famille qui avait gagné les jeux olympiques. En ces temps, gagner les jeux était considéré comme un accomplissement. Or non seulement cet homme les avait remportés, mais ces deux fils l’avaient imité quelques années plus tard. Auréolé de cette gloire, le père estimait avoir vécu tout ce dont il pouvait rêver sur Terre et se donna la mort. L’issue peut paraître abrupte à nous qui envisageons le bonheur relativement à l’espérance de vie. Mais cet homme avait estimé qu’il ne lui était pas nécessaire d’aller plus loin. Sa mission était accomplie. Rien n’aurait su lui procurer davantage de satisfaction. Son suicide aura mis un point final à une vie d’harmonie avec le cosmos et avec des valeurs auxquelles il croyait, et qui lui auront permis de vivre et mourir heureux. Evidemment, loin de moi l’idée d’envier cet homme. Je ne peux même pas l’imaginer une seule seconde. Mais ce que l’on peut déduire de cet exemple, c’est bien encore que le bonheur peut être quelque chose de profondément spirituel, voire mystique, qui n’a rien à voir avec le progrès technique.

PIB_PPA_par_hab_2017.jpgCe n’est pas tout. En indexant le bonheur sur le PIB (je caricature mais ne mesure-t-on pas le « moral des ménages » à leur propension à consommer ?), nous nous sommes aliénés à l’économie à travers ses perspectives, sa croissance comme ses crises. Ainsi avons-nous fait le choix de placer nos œufs du bonheur dans un panier vulnérable, potentiellement soumis aux krachs financier ou aux catastrophes écologiques susceptibles de plonger l’économie dans la récession. Ce que je veux dire par là, c’est qu’on ne peut qu’être davantage affligé (moralement) par les conséquences de ces épreuves dès lors que nous plaçons l’économie, le confort technique et autre accès aux biens matériels au-sommet de notre échelle de valeur et de notre idée du bonheur. Et ce d’autant plus que nous vivons une époque individualiste au sein de laquelle le lien social est rompu, à tout le moins menacé – nous y reviendrons – alors même que ce lien social demeure ce feu de vie permettant aux individus qui forment une société de survivre par la solidarité et la fraternité. L’erreur que nous commettons est d’indexer le bonheur sur des indicateurs fluctuants (taux de mortalité, espérance de vie, taux de chômage, PIB, taux d’équipement ménager…) que nous ne maîtrisons pas totalement, au lieu de miser sur des valeurs, lesquelles ont le mérite d’être pérennes et d’assoir leur légitimité sur quinze siècles d’histoire sinon plus. Car une civilisation (ou une nation) qui fait de l’économie et du progrès technique ses valeurs fondamentales produit une société beaucoup plus malheureuse de la pauvreté. On n’est pas malheureux d’être pauvre, mais bien davantage de la honte d’être pauvre. Le pauvre du Burundi est-il plus malheureux que le pauvre de France ? Il y a de quoi sérieusement en douter. En effet, le pauvre du Burundi connaît moins d’occasions de faire face aux affronts quotidiens qu’augure sa modeste condition que le pauvre de France, lequel voit bien davantage sa dignité bafouée par la honte de sa misère. Or la raison de cette honte provient précisément du fait que dans notre civilisation, l’argent tient un rôle extrêmement puissant en tant que symbole de valeur.

*

        Ce que nous avons oublié, c’est ce que Platon appelait le Thymos, terme difficilement traduisible mais qui peut être compris comme le besoin viscéral de respect, de dignité, mais surtout comme une sorte de souffle de vie (ce que, d’une certaine manière, Nietszsche appelait la volonté de puissance). Cette idée de souffle de vie est encore plus forte en ce qu’elle illustre un besoin d’accomplissement chez l’Homme qui va au-delà du confort matériel, et qui s’incarne dans un besoin de reconnaissance ou encore d’appartenance à une communauté. Contrairement à ce que propose la vulgate progressiste, il n’existe aucun sens de l’Histoire qui serait résolument tourné vers le meilleur. Car le meilleur, c’est-à-dire le progrès technique selon l’idéal contemporain, demeure parfaitement subordonné à l’utilisation que l’Homme en fait (les manipulations génétiques ou le nucléaire ont montré en cela l’espoir comme les craintes qu’ils pouvaient susciter). Cette conception utilitariste est-elle la clé du bonheur ? L’être humain n’est-il que cet animal doté d’une capacité de raisonnement qui le pousse à chercher le bonheur dans la seule satisfaction de ses besoins vitaux et de ses désirs ? Assurément non. L’être humain est beaucoup plus que cela, et à travers une petite série d’articles, nous allons voir que le bonheur passe par bien autre chose.

        En premier lieu, nous nous attacherons à étudier ce qu’est cet autre chose, fait d’un besoin de spiritualité voire de transcendance par la médiation d’une culture commune, d’accomplissement, et de repères à travers une identité singulière. Nous plancherons alors sur les idées d’holisme, de nation et de patrie, de valeurs et de la nécessité du sacré pour faire société. En second lieu, nous étudierons comment, de nos jours, ces besoins fondamentaux ne peuvent résolument plus être satisfaits à la faveur de la déconstruction minutieuse de la culture de notre civilisation, élément pourtant fondamental dans le processus de construction identitaire de l’individu et dans l’édification de son rapport au monde. Nous verrons également pourquoi une large majorité de citoyens de France ressent une profonde défiance à l’égard de la sphère politique et en quoi cette défiance a dangereusement muté en un nihilisme désabusé, désenchanté et peu propice à l’espoir et au bonheur. Enfin, nous tenterons d’apporter des éléments de réponse à l’énigme que soulève ce texte : aujourd’hui, vivons-nous vraiment mieux qu’avant ? Et dans l’hypothèse d’une réponse négative, quelles seraient les clés dont nous aurions besoin pour accéder à l’harmonie et au bonheur ?

A suivre…

Victor Petit

5 commentaires

  1. Merci beaucoup. Oui le bonheur, ne se résume pas au bien matériel. Même pas au fait d’avoir réalisé nos rêves d’enfants. C’est bien plus. Nous avons quelques fois la prépondérance à confondre joie, avec le bonheur. Le bonheur ? Difficile à définir.

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    1. Bonjour et merci pour votre commentaire.

      Vous avez tout à fait raison. C’est drôle car j’ai d’ailleurs hésité à évoquer cette confusion que nous faisons entre bonheur et plaisir. Alors merci d’apporter votre pierre à l’édifice.

      En effet, la joie est un état. Le bonheur est quelque chose de plus durable qui fait fi, d’ailleurs, des malheurs qui peuvent nous arriver. C’est un sentiment de bienveillance, de respect que l’on nous accorde, de fraternité. Je développerai ce point dans divers articles.

      En tout cas, merci de m’avoir lu et à très bientôt.

      Victor

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