Les besoins immatériels / Partie 1 : La patrie

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        Nous l’avons constaté précédemment, l’idée de bonheur prônée par nos sociétés occidentales réside principalement dans le progrès technique apporté par la modernité. Ce progrès est supposé se traduire par un confort accru (accès à l’eau, électricité, médecine moderne etc). En second lieu, l’idée de bonheur qui caractérise l’époque contemporaine est celle de l’accès des citoyens à la société de marché. Ainsi les états veillent-ils plus ou moins consciencieusement à ce que les conditions rendant possible cet accès soient réunies : maîtrise du taux de chômage, pouvoir d’achat, systèmes de retraite, de sécurité sociale et d’assurance-chômage, état de droit etc. Hélas, les démocraties occidentales qui œuvrent, avec plus ou moins de succès et à travers des méthodes différentes (libéralisme total, social-démocratie, libéralisme teinté de collectivisme…), omettent très largement le fait que le bonheur de l’Homme ne passe guère uniquement par la satisfaction rationnelle de ses désirs et besoins, mais bien davantage par la satisfaction de ses besoins intellectuels, identitaires ou encore spirituels[1]. C’est ce que j’appelle les besoins immatériels, lesquels se caractérisent par deux composantes majeures.

  • La première est le besoin de reconnaissance. Ce besoin passe par la construction d’une identité individuelle par le biais d’une affiliation à une identité commune. Cette affiliation s’opère à travers la médiation d’une culture (« l’Homme est par nature un être de culture » dit le philosophe François-Xavier Bellamy). Cela étant fait, l’Homme peut accéder à sa reconnaissance par le groupe auquel il appartient désormais. C’est ce qu’Aristote illustre par l’expression : « L’Homme est un animal naturellement politique ». C’est-à-dire qu’il est un être naturellement social, dont le comportement grégaire se doit d’être encadré par un régime politique et des relations de pouvoir. Dans nos sociétés occidentales, le cadre qui lui permet alors de se construire en tant qu’Homme, en lui permettant notamment de structurer son identité individuelle à travers une culture transmise par le groupe, c’est la patrie et la nation. Contrairement à ce que l’on peut penser de prime abord, ces deux notions recouvrent en réalité des significations distinctes, bien que corrélées.
  • La deuxième composante est le besoin de spiritualité. En effet, l’Homme est également un animal spirituel, c’est-à-dire mu par un besoin de transcendance, lequel a pour objectif de l’orienter sur le chemin du sens de sa vie, comme de prendre place dans la chaîne humaine dont il est un des maillons à part entière. C’est par le sens du sacré, inhérent à toute culture, que l’Homme peut satisfaire son besoin de spiritualité.

     Malheureusement, les démocraties occidentales (au premier rang desquelles la France) considèrent ces besoins immatériels comme ne relevant pour rien au monde de leurs compétences, sinon qu’ils seraient même contraires à l’exercice de la démocratie. C’est une erreur bien entendu. A bien des égards, la satisfaction de ces besoins immatériels devrait constituer le télos de toute société humaine (c’est-à-dire sa finalité) en ce que ces besoins sont la condition même du bonheur du plus grand nombre. Hélas, la satisfaction de ces besoins immatériels au sein des démocraties libérales se heurte aux principes mêmes de ces sociétés. En effet, si ces sociétés ont pour vocation première de garantir la liberté de l’individu, à l’égard de son prochain comme de toute forme de culture dominante (culture qui serait considérée comme aliénante et oppressive), les besoins immatériels ne peuvent être satisfaits, tout au contraire, que dans la sujétion de l’individu à deux choses : une culture qu’il fait sienne d’une part, et le collectif qui participe de la transmission de celle-ci d’autre part. Or nos démocraties, laïques et désormais pour la plupart multiculturelles, ne peuvent accepter ce qu’elles assimilent à une forme de coercition et d’entrave à la liberté totale des individus. Elles ne comprennent pas que l’identification du peuple à une « culture de convergence », selon la formule du philosophe québécois Fernand Dumond, n’empêche nullement l’expression des particularismes culturels (qu’ils soient religieux ou civilisationnels), mais en restreint simplement l’expression au nom du bien commun. Elles ne comprennent pas que c’est dans cette culture de convergence faite de valeurs héritées des temps longs, de rituels et d’une volonté de construire l’avenir sur les fondations d’un passé commun, que se construit une forme d’harmonie qui concoure au véritable vivre-ensemble. Et elles ne comprennent pas que la satisfaction des besoins immatériels passe inévitablement par cette harmonie.

 

        Entendons-nous bien sur le terme « harmonie ». Il ne s’agit pas ici du fantasme que figurerait un état au sein duquel le peuple vivrait dans une espèce de transe, un nirvana post-hippie où tous s’aimeraient et vivraient en paix. Il s’agit d’une société dont l’état à ce jour traduit ce qu’elle fut et ce qu’elle sera, en phase avec une culture de convergence qui se veut durable. Ce que les spartiates illustraient par la maxime : « Nous sommes ce que vous fûtes. Nous serons ce que vous êtes ». L’harmonie traduit ici un ensemble de traditions, de rituels, de mœurs et de coutumes qui s’inscrivent comme des repères auxquels le peuple s’identifie spontanément, sans un cadre juridique pour l’y contraindre. L’harmonie traduit une forme de permanence, à l’opposé du « bougisme » chronique qui caractérise nos démocraties libérales. L’harmonie constitue l’exact opposé de cette réformite idéologique de notre mode de vie commun. Réformite qui ne fait que disloquer le lien social par la déconstruction savamment orchestrée de notre culture de convergence, n’engendrant que divisions, oppositions et guerres de conquête culturelle (la montée de l’Islam politique en est le plus illustre exemple).

 

         En réalité cette harmonie, soit un environnement culturel et social stable auquel les Hommes s’assimilent individuellement et collectivement, est une condition essentielle du processus d’identification. Par la médiation d’un ensemble de rites, de mœurs, de coutumes, bref d’une culture, l’Homme peut alors définir qui il est par l’identification de ce qui le constitue, comme de la distinction de ce qui ne le constitue pas. Ce processus dialectique ne peut avoir lieu qu’en un environnement qui propose une certaine permanence de ses institutions et traditions. L’individu ne peut construire la singularité de sa personnalité que par la médiation d’un corpus culturel, dont du reste, il décide[2] s’il en épouse la totalité ou quelques parties seulement (ainsi il peut exister par exemple des croyants, des athées ou des agnostiques qui, s’ils se distinguent ontologiquement de façon individuelle, demeurent liés et rassemblés par la culture commune qui leur aura été transmise et leur sert de référence). Or la postmodernité considère que l’individu n’a nul besoin de recevoir un quelconque enseignement culturel, qui plus est commun. Notre époque consacre l’idée – que l’on doit à Descartes – que l’Homme peut se construire en dehors de toute médiation. Qu’il peut devenir humain par sa seule conscience, par son exclusive capacité à raisonner. Qu’il est l’unique démiurge de lui-même et qu’il n’a besoin de personne, ni d’aucun référentiel commun à recevoir et partager. Cette perspective cartésienne pose deux problèmes. Le premier réside dans le fait que l’individu ne peut ainsi se créer qu’une identité fluide car désolidarisée de toute forme de repère culturel. « Un Homme absolument délivré de toute appartenance n’est pas un homme libre mais un homme décharné. Il n’est pas un homme libre mais un homme nu » nous dit Mathieu Bock-Côté (https://www.youtube.com/watch?v=QzhoPqNwY6c). Le deuxième problème de cette perspective cartésienne est qu’en assimilant la notion d’identité commune au totalitarisme, à la xénophobie ou au racisme (ce pourquoi on ne parle plus de « valeurs françaises » mais uniquement de « valeurs républicaines »), les démocraties postmodernes ont entrepris la déconstruction des valeurs collectives construites sur les bases d’une culture de convergence – notre pays en étant un exemple marquant, nous le verrons plus tard. Ce faisant, elles ont cassé le corpus culturel, spirituel et moral qui constituait le lien entre les citoyens c’est-à-dire la possibilité même de la vie en société. Dès lors, les états sont devenus des sociétés parfaitement déculturées, fondées sur un simple pacte social entre les citoyens sur la base d’un cadre juridique et non plus culturel.

         Comment construire son identité et satisfaire son besoin de reconnaissance dans une société devenue artificielle, conçue de façon arbitraire car désormais délestée de tout corpus culturel ? La solution toute trouvée réside dans l’octroi sans limite de droits en contrepartie d’aucun devoir. L’Etat est désormais comme ce parent incapable de se faire aimer et respecter par son enfant car il est dans l’impossibilité de lui transmettre quoi que ce soit, comme d’avoir la moindre exigence à son égard. Alors, comme le père cède au caprice de l’enfant, pensant ainsi gagner son affection, l’Etat imagine qu’il gagnera le respect et l’amour du peuple en le couvrant de droits tout en n’exigeant rien de lui. Mais ce qu’il suppose être de la bienveillance n’est en réalité que la signature de son discrédit. Le peuple aurait-il davantage de considération pour un Etat parce que celui-ci l’exonérerait d’impôt, légaliserait le cannabis et ouvrirait la voie à la reconnaissance du mariage polygame ? Pas davantage qu’un marin en permission dont la catin régulière lui ferait moitié-prix. Les Hommes ont besoin de construire leur identité autour d’un destin collectif, et revendiquent un désir de reconnaissance par la société. Cette reconnaissance peut revêtir plusieurs formes : participation à la vie démocratique par le vote (encore faut-il que la sphère politique se montre la hauteur de la confiance qui lui est accordée, ce que nous analyserons plus tard), par l’impôt (d’où l’importance que chacun soit concerné et le piège catastrophique du « tout gratuit), par le civisme ou la vie associative ou encore par la conscription (ce en quoi la suppression du service militaire fut une des plus grandes erreurs de la Vème République). Ceci implique le respect de certaines valeurs et l’accomplissement de devoirs que notre société refuse désormais d’exiger. De fait, nous naissons débiteurs. Dès le premier jour de notre vie, nous recevons plus conséquent que ce que nous serons en mesure de donner dans toute notre vie. Cet héritage nous oblige. Nous sommes aujourd’hui dans une dynamique totalement inverse qui fait que chaque individu qui naît se voit ouvrir une ligne de crédit auprès de l’Etat, lequel devra lui assurer les droits qu’il exige, un travail, de l’argent, de la dignité etc. Or Thucydide disait : « Les Hommes sont ainsi faits qu’ils méprisent ceux qui les ménagent, et qu’ils respectent ceux qui ne leur concèdent rien ». Le thymos, ce désir de reconnaissance inhérent à l’Homme, ne peut être satisfait que dans un cadre autoritaire et exigeant. A ceux qui pousseraient des cris d’orfraie à la lecture de ces mots, il est bon de rappeler que l’autorité n’a rien d’incompatible avec la liberté. Elle consiste simplement en l’exigence du respect des règles, rien de plus.

         Après cette introduction aux divers chapitres qui vont suivre, il est désormais temps d’étudier ce qui concoure à cette harmonie que j’évoquais précédemment. Nous avons vu que la construction de l’identité de l’Homme passait par l’affiliation à un groupe et par la médiation d’une culture. Dans notre société, ce sont la patrie et la nation qui permettent les conditions de cette construction. Commençons par la patrie.

  1. Qu’est-ce que de la patrie ?

 

      La patrie est une notion bien difficile à définir, notamment parce que sa signification initiale a fait l’objet de certains détournements à des fins idéologiques. L’acception première de ce mot prend racine dans les traditions grecques et latines. Patrie signifiait « La terre des pères », selon l’historien Fustel de Coulanges dans La cité antique. Patria terra désignait la sanctification de la terre où les ancêtres avaient été enterrés. On trouve dans ce terme, dès l’antiquité, l’idée que la patrie désigne un espace particulier, sacré, contenant une forte connotation spirituelle. Ce terme entre dans le langage courant en France à partir du XVIème siècle et désigne, selon le Dictionnaire de l’Académie française : « Le lieu natal, le pays où l’on est né ». Mais la patrie désigne bien plus qu’un simple pays de naissance en ce qu’elle figure un rapport singulier, sinon charnel avec ce territoire qui nous a vu naître. Le sentiment patriotique, c’est l’attachement à une terre que l’on fait sienne. Ce territoire pourrait même très bien ne pas être celui celui où nous avons vu le jour, mais un ailleurs que l’on s’approprie (bien que l’immense majorité des êtres humains vivent sur la terre de leur naissance, signifiant que la patrie a, dans la majorité des cas, un caractère d’hérédité).

      Après la révolution française, le terme « patrie » change de sens et désigne dorénavant ce que l’on illustre par le terme relativement abstrait : « république ». La patrie n’est plus alors cette communauté spirituelle unie dans une culture commune (ou voulue comme telle tant les particularismes régionaux ont longtemps perduré), mais bien davantage ce qui tient purement et simplement du pacte social avec son corollaire de droits et de lois. Marat ne disait pas autre chose dans l’Offrande à la patrie, en 1789 : « Chère patrie, je verrai donc tes enfants réunis en une douce société de frères, reposant avec sécurité sous l’empire sacré des lois, vivant dans l’abondance et la concorde, animés de l’amour du bien public, et heureux de ton bonheur ! ». La patrie d’alors n’a plus grand-chose à voir avec la patria terra, et illustre en réalité le clivage de l’époque : patriotes-républicains d’un côté, aristocrates et monarchistes de l’autres. Si les premiers veulent bouleverser le régime en place, les seconds montrent leur attachement au legs du passé. Les progressistes de l’époque s’approprient alors le terme « patrie » tout en instrumentalisant sa signification.

     Ce dévoiement du terme « patrie » ne doit donc pas faire oublier que dans son acception initiale, et entendue par presque tous, il désigne « le support de ce qui doit demeurer, de ce qui doit être préservé » écrit Frédéric Rouvillois dans Le Dictionnaire du Conservatisme. Voyons maintenant ce que cela signifie.

 

  1. De quoi la patrie est-elle constituée ?

Un héritage :

 

        La patrie, c’est l’héritage d’une culture au sein d’un espace géographique identifié. Cette culture se traduit par des mœurs, des coutumes, des traditions, des fêtes, une gastronomie, une architecture, le sentiment d’être l’héritier d’un passé commun ou encore une religion (la religion chrétienne et principalement catholique en France). Ces éléments culturels constituent les points de repère indispensables au peuple dans la perspective de la construction de son identité, et sont autant de points d’accroche qui forment la condition de la cohésion sociale. Pour désigner cet héritage, Ernest Renan parle d’ « appartenance reçue », par opposition à l’ « appartenance choisie », seconde notion qui figure l’acception révolutionnaire et républicaine de la notion de patrie. La patrie, c’est un espace commun, régi par des règles culturelles, lesquelles permettent à l’individu de structurer son identité relativement au groupe auquel il appartient. Ces règles lui permettent également de s’approprier un code moral commun qui constitue, avant le droit, le premier élément de contrainte. De sorte que celui qui n’obéirait pas à ce code s’en trouverait sanctionné par le corps social de différentes manières : impossibilité de travailler, d’avoir des amis, de fonder une famille (on retrouve ici la distinction aristotélicienne entre le barbare et le civilisé qui a reçu une culture). Afin d’être plus précis, interrogeons-nous sur ce qui constitue cet héritage dont nous parlions précédemment. Celui-ci est constitué de nombreux éléments. Je n’en dresserai pas ici une liste exhaustive mais me bornerai à rappeler les plus importants.

  • Le premier élément de notre héritage réside dans le langage. C’est à travers celui-ci que l’Homme échappe à son statut initial d’animal naturel, incapable qu’il est alors de vivre en société, de ressentir ou exprimer des émotions comme de distinguer ce qui relève du bien ou du mal. C’est par la médiation d’un langage qu’il peut apprendre des choses, les nommer, communiquer et participer à la vie sociale. La maîtrise du logos est depuis toujours un élément fondamental de la culture, de même que la condition première de toute humanité en ce qu’elle rend possible la capacité à raisonner. En Grèce antique, celui qui ne maîtrisait pas la langue était considéré comme un « barbaros », un barbare, parce qu’il ânonnait et prononçait des borborygmes. La civilité et la liberté de penser passent inévitablement par la maîtrise du vocabulaire. La civilité parce qu’on constate aisément que celui qui peine à formuler sa pensée de façon claire et raisonnée ne tarde pas à passer du logos à la violence pour se faire comprendre. Elément explicatif incontournable, entre autres, du harcèlement de rue mais qui fait hélas l’économie de toute forme d’attention. Et la liberté car la manipulation du langage ou son épuration à des fins idéologiques condamne toute forme de liberté de penser. Nous voyons aujourd’hui des mots dont le sens est toujours plus dévoyé quand il n’est pas purement et simplement métamorphosé (nous y reviendrons plus tard). Boileau nous mettait déjà en garde lorsqu’il écrivait que « ce qui se conçoit clairement s’exprime clairement et les mots pour le dire viennent aisément. » Aussi, l’épuration de certains mots est une manière de vider l’humain de sa substance par son atteinte à sa capacité à raisonner. Car on ne peut penser ce que l’on ne peut dire. Dans 1984, le slogan du parti tyrannique au pouvoir partait de ce postulat : « La guerre, c’est la paix. La liberté, c’est l’esclavage. L’ignorance est une force ». Rousseau n’aurait pas renié cet adage selon lequel l’ignorance serait une force, lui qui considérait l’être humain comme bon dans sa configuration naturelle et perverti par la société et la culture. Cependant, l’Homme privé du langage n’est pas à proprement parler humain car il ne peut accéder au logos (ce que l’étude des enfants sauvages a depuis largement démontré). L’ignorance comme l’épuration du langage participent de l’asservissement des Hommes en ce qu’ils deviennent incapables de penser. D’ailleurs, les totalitarismes ne s’y trompent pas lorsqu’ils organisent des autodafés et interdisent l’usage de certains mots.

Le langage est une composante essentielle de notre héritage. Par sa richesse, par sa complexité, par ses sources principalement grecques et latines, notre langue française est un marqueur indélébile de notre passé comme de notre identité. Mais plus généralement, le langage est un facteur déterminant du caractère d’un peuple, de ses mœurs comme de ses coutumes (ce que nous allons voir juste après ces quelques lignes). A titre d’exemple, la langue française distingue le tutoiement comme une attitude familière, du vouvoiement qui marque une forme de déférence. Comment ne pas considérer cette spécificité comme un élément distinctif majeur entre un individu de culture et de langue anglo-saxonne et un autre de culture et de langue française ? Prenons également l’exemple de l’allemand dont la grammaire place fréquemment le verbe en dernière position d’une phrase. Cette spécificité de leur langage conduit les allemands à ne pas s’interrompre lors d’un échange, le sens du propos d’un des protagonistes ne pouvant être compris qu’à l’issue de sa prise de parole. Comment ne pas voir dans cet héritage linguistique un marqueur culturel fort ? Ainsi, le langage est un élément fondamental de l’héritage d’un peuple en ce qu’il participe à façonner son identité comme ses vicissitudes lorsqu’il ne fait plus l’objet d’aucune attention.

  • Le second élément d’un héritage réside dans ses mœurs et ses coutumes. La France est un pays très divers dont la richesse, au sein d’un si petit territoire, est prodigieuse. Entre le sud-ouest espagnol, le sud-est italien, le nord-est flamand et germain, et le nord-ouest anglais, la France est un concentré d’Europe. Mais au-delà des multiples particularismes régionaux, dont de nombreux perdurent, certaines pratiques ont su braver les différences locales pour constituer un creuset comportemental français.

L’art de recevoir est reconnu dans le monde comme une coutume française. Les arts de la table comme l’usage des bonnes manières, qu’il s’agisse de saluer quelqu’un, de pratiquer la conversation ou de se tenir au milieu des convives, font partie des mœurs françaises. La gastronomie, liée à cet art de recevoir, constitue un élément fondamental de nos coutumes. Chaque région dispose de son lot de spécialités culinaires. La pâtisserie française est une tradition que le monde entier nous envie. Les meilleurs chefs au monde ont longtemps été français. L’importance de la « bonne bouffe » est à ce point importante qu’il n’est pas rare qu’un dîner ne soit alimenté de conversations n’ayant attrait qu’à la gastronomie. Manger et parler nourriture est une coutume bien française. Que dire également du vin ou encore du fromage dont il existe 1200 variétés. Les dîners de l’Elysée, par leur faste, ne manquent jamais de montrer aux invités que la gastronomie est un savoir-faire plus que jamais français. La gastronomie est également, en France, un temps fort de l’éducation des enfants. Les parents cherchant à transmettre le goût des choses à leur progéniture, qu’il s’agisse de légumes, de viandes, de poissons, de fromages et plus tard, de vin, la gastronomie fait partie de ce que l’on transmet de génération en génération.

La convivialité du repas est une coutume très française également. Le repas est une décontraction des papilles mais tout autant un moment de partage pour les proches rassemblés autour de la table. De nombreux pays accordent peu d’importance à ce moment. Aux Etats-Unis par exemple, les membres d’une même famille ne dînent pas ensemble, à heure plus ou moins fixe, voire ne mangent pas la même chose – chacun se préparant son plat individuel. Il n’est pas rare que lors d’un dîner entre amis, chaque convive apporte son propre plat qu’il fait alors réchauffer chez l’hôte. En France, la coutume veut que le repas soit un partage autour d’un plat autant qu’un point d’ancrage et de rassemblement dans une journée. Plus globalement, il existe dans les mœurs françaises, un art de vivre et du plaisir. Qu’il s’agisse d’aller au restaurant, de boire une bière sur les terrasses ou de boire un café (ou un ballon de blanc pour les plus téméraires) le matin dans les bistrots. Il y a quelque chose de traditionnel chez les français à rechercher le plaisir par la convivialité et le partage (il y avait 600 000 bistrots – symbole de lien social – au début des années 60 pour moins de 35 000 aujourd’hui).

L’art est un élément fondamental de l’héritage d’un peuple et la France ne fait guère exception. Par la médiation des œuvres littéraires, musicales, cinématographiques ou encore picturales, c’est toute une histoire qui se transmet par l’art. Les styles artistiques disent parfois beaucoup plus de leur époque, qu’il s’agisse de mœurs, de coutumes ou encore de traditions, que n’importe quel ouvrage d’histoire ou de sociologie. Par exemple, la Grande Vague de Kanagawa du japonais Hokusai est un marqueur de la période d’Edo par ses couleurs, notamment le bleu de Prusse. Sa temporalité réside dans son essence même. De même que Baudelaire ou Chateaubriand figurent le romantisme et sont des illustrateurs de leur époque. Ainsi, qu’il s’agisse de peinture, de sculpture, de musique, de littérature ou encore de poésie, l’art a toujours imprégné le peuple français. Rares sont les communes, petites ou grandes, qui ne disposent pas d’un musée. Les artistes français font la renommée de l’hexagone à travers le monde et il n’est pas de hasard si Léonard de Vinci, figure symbolique de la Renaissance, y passa ses vieux jours.

La subversion est tout autant un héritage français. La France aime les figures révoltées, moqueuses à l’égard du pouvoir comme de l’ordre établi. De La Fontaine à Thierry le Luron en passant par Sade, le Dom Juan de Molière, Toulouse-Lautrec ou encore Pierre Desproges, la subversion est une habitude très française. Or il n’y a pas de subversion sans règles ni code moral à transgresser (ce en quoi on peut se demander si Dom Juan serait subversif dans la France de 2020…), d’où l’importance du maintien de notre héritage culturel dans sa globalité.

La galanterie est également une coutume française. Elle consiste en un rapport de déférence du masculin à l’égard du féminin, et dont Alain Finkielkraut dit qu’elle est « ce semblant, ce léger mensonge, ce presque rien qui pimente l’existence et qui la civilise ». Aucun rapport de séduction, aucune goujaterie ni hiérarchisation des sexes n’existe à travers la galanterie. Seulement la prise en compte de l’altérité par révérence héritée de la tradition chevaleresque de l’amour courtois issue du Moyen-Age.

D’autres choses plus triviales peuvent être reconnues comme faisant partie de cet ensemble de mœurs et de coutumes propre à l’héritage de la patrie. L’amour qu’ont les français pour le perdant par exemple. S’il peut y avoir un rapport avec la religion historique du peuple français, il y a quelque chose de singulier dans cette méfiance, sinon ce désamour que les français entretiennent à l’égard du gagnant quand, dans le même temps, ils éprouvent une tendresse toute maternelle à l’endroit du perdant. La France préfère Vercingétorix à Clovis et Charlemagne. La France préfère Poulidor à Anquetil. La France préfère la finale perdue de Leconte face à Wilander à celle gagnée par Noah contre le même joueur et dans cent ans, la France se souviendra davantage de France-RFA de 1982 à Séville que de la finale remportée par les bleus en 2018 contre la Croatie. Il y a dans l’esprit français un amour plus fort pour celui qui perd avec panache que pour celui qui gagne sans prestige. Esprit qu’incarne à la perfection le personnage de Cyrano de Bergerac.

On peut également noter l’attachement à la propriété privée. Qu’il s’agisse d’une maison, d’un appartement, d’un terrain (même non-constructible) ou d’un bois, les français demeurent attachés à l’idée de posséder. Non pour le fait de détenir quelque chose en tant que tel, mais parce que la propriété constitue un repère dans une vie autant que la possibilité de transmettre quelque chose. On considère aujourd’hui la propriété comme un matérialisme malsain qui serait contraire au partage et à la bienveillance (on ne sait trop par quel raccourci d’ailleurs). Or la propriété exalte d’autres valeurs. Si son acquisition demande de la patience, de la ténacité, de l’investissement et le sens du plaisir différé, la conserver exige de l’application, de la rigueur et l’humilité nécessaire à sa transmission.

Le repos dominical est également une pratique coutumière française et on comprend en quoi le débat sur le travail le dimanche interroge les français. Le repos dominical est une norme sociale qui a pour origine les racines chrétiennes de la France. C’est un jour traditionnellement consacré à la spiritualité, à la famille ou encore à la culture.

  • Un autre élément majeur de l’héritage commun à la patrie réside dans les fêtes et traditions diverses qui rythment la vie du peuple. Ces fêtes et traditions, qui sont le fruit de l’histoire du pays, constituent des points de repère communs aux citoyens, autant que des occasions de se rassembler autour d’événements à caractères rituéliques, voire initiatiques (la petite souris lorsqu’un enfant perd une dent, la fin partielle de l’enfance lorsqu’éclate la vérité sur l’inexistence du Père Noel…). Ces fêtes et traditions sont très nombreuses et je n’en citerai ici que quelques-unes : l’épiphanie avec la galette des rois ; la chandeleur et les crêpes ; le carnaval en février ; le poisson d’avril et les blagues qui l’accompagnent ; pâques, le chocolat et la recherche des œufs dans le jardin qui amuse tant les enfants ; les armistices du 8 mai et du 11 novembre ; la fête de la pentecôte ; la fête de la fédération du 14 juillet bien entendu ; l’Assomption ; la fête de la Toussaint ou encore Noel.
  • La religion est un élément fondamental de l’identité culturelle d’un peuple. Le mot « religion » est entendu ici dans son acception première, latine (religare qui signifie « relier »). On pourrait même parler davantage de spiritualité que de religion. On trouve à l’origine de la civilisation chinoise le taoïsme et le confucianisme, lesquels ne sont pas des religions au sens dogmatique du terme. Du reste, la culture française s’est fondée pour beaucoup sur la religion chrétienne, et principalement sur le catholicisme. On ne peut occulter les héritages grecs et latins dont nous continuons d’être redevables, notamment à travers notre langue mais aussi des routes, le vin, l’architecture, les mathématiques ou encore la philosophie (ces deux derniers éléments ayant été transmis par l’Islam, bien que la réalité de cette transmission fasse encore l’objet d’âpres discussions entre historiens). Il n’en demeure pas moins que l’histoire du peuple français est inondée de christianisme. Il est absolument sidérant que cette évidence doive faire l’objet d’une argumentation de nos jours tant nos vies en sont imprégnées qu’il s’agisse comme nous venons de le voir de nos fêtes et traditions ; du calendrier grégorien à l’initiative du pape Grégoire XIII conçu pour corriger la dérive séculaire du calendrier julien en usage jusqu’à la fin du XVIème siècle ; de nos saints célébrés presque chaque jour de l’année ; des près de 4000 communes dont le nom commence par « saint » ou « sainte » ; des expressions et mots qui émaillent notre vocabulaire (un judas, jérémiade, jeter la première pierre, pleurer comme une madeleine, tendre la joue, un jardin d’Eden, David contre Goliath, la colombe de la paix, rendre à César ce qui est à César, un bouc-émissaire, vivre un calvaire, gagner sa vie à la sueur de son front etc.) ; des 100 00 édifices religieux qui peuplent nos communes ; des innombrables calvaires qui jalonnent les routes ; des croix qui ornent les tombes dans les cimetières ; de son influence sur nos mœurs ou encore le repos dominical ; des conflits religieux dont le peuple français est l’héritier ; de l’importance traditionnelle que revêt le mariage religieux… La liste est longue. Aucune civilisation, et a fortiori aucune culture ne voit le jour ni ne perdure sur les bases d’aucune forme de spiritualité. Le catholicisme fut ce mortier qui lia le peuple, dans sa quête de sens, autour d’une spiritualité commune. Le problème de nos gouvernements récents a toujours été de considérer la religion comme un simple fait social utilisable à des fins politiques alors qu’elle est bien plus que cela : un marqueur de vie commune autour d’une spiritualité. S’il faut distinguer le cultuel du culturel, il n’en demeure pas moins que l’héritage de la patrie française s’est construit en grande partie sur le catholicisme faisant de l’hexagone un pays culturellement catholique[3].
  • Les savoir-faire d’un peuple résident également à l’actif de son héritage. La France en dispose de façon conséquente : l’industrie du luxe ; la joaillerie ; la dentelle ; le vin ; la faïence ; le parfum ; la porcelaine ; la tapisserie ; le cristal ou encore le verre soufflé.
  • L’héritage du peuple est également constitué des multiples lieux et paysages qui font sa fierté. Qu’il s’agisse des forêts d’Orléans, de Brocéliande ou des Landes ; qu’il s’agisse des volcans d’Auvergne, des montagnes alpines ou des Pyrénées ; qu’il s’agisse des vignes de Bourgogne, d’Alsace ou du Médoc ; qu’il s’agisse des longues plages d’Aquitaine ou de la côte fracturée et morcelée de la Bretagne comme des eaux turquoises de la Grande Bleue au sud-est ; qu’il s’agisse des fleuves domptés, des canaux paisibles ou des rivières sauvages ; qu’il s’agisse encore des innombrables forteresses du Moyen-Age ou des châteaux de la Renaissance ; qu’il s’agisse des églises et cathédrales romanes ou gothiques ; qu’il s’agisse des remparts, des citadelles construites par Vauban ou des ponts et aqueducs plusieurs fois centenaires, ces sont là des références qui constituent, comme les odeurs que nous sentons ou les bruits que nous entendons depuis notre plus tendre enfance, des points de repère qui construisent notre sensibilité et notre rapport au monde.

Une communauté culturelle :

 

                Les éléments que nous venons d’étudier (la liste est non exhaustive) forgent ce qu’on appelle une culture. Par sa transmission, cette culture permet à l’Homme de devenir résolument humain et de prendre sa place au sein de la société. Parce qu’il aura reçu les codes sociaux et moraux qui régissent la vie de la société à laquelle il prend part, il pourra alors se comporter décemment à l’égard de ses pairs. C’est grâce à la médiation de cette culture que l’être humain peut acquérir « le sentiment du bien et du mal, du juste et de l’injuste, et des autres notions morales, et c’est la communauté de ces sentiments qui engendre famille et cité » écrit Aristote dans Les Politiques. Ainsi, contrairement à ce que peut penser la gauche postmoderne, la culture n’est pas du domaine de l’avoir, mais du domaine de l’être. La vie en société, ce que l’on nomme aujourd’hui ad nauseam le « vivre-ensemble », ne peut exister que sous l’égide d’une culture qui forme une seule et même communauté, laquelle s’est construite de longue lutte à travers les âges. Aucun habitus, aucune valeur ni aucun code moral ne peut se forger dans un peuple sans l’expérience commune des temps longs. N’importe quelle république pourra s’attribuer arbitrairement quelque valeur que ce soit, le peuple n’y adhérera qu’après une très longue transition au cours de laquelle il se sera construit une histoire et construits une communauté culturelle. C’est ce que disait Cicéron dans La République : « Notre République n’a point été affermie par les exploits d’un seul homme, mais par plusieurs siècles et une longue suite de générations » auquel il ajoute que « le concours de tous les esprits éclairés d’une époque ne saurait, en fait de prévoyance et de sagesse, suppléer aux leçons de l’expérience et du temps ».

Une dimension holiste :

 

                La patrie est une communauté et existe en tant que communauté. Une patrie ne peut être réduite aux individus qui la composent. Elle est le tout constitué par l’ensemble des individus. C’est ainsi qu’elle revêt une dimension holiste. Qu’est-ce que le holisme ? C’est « la tendance dans la nature à constituer des ensembles qui sont supérieurs à la somme de leurs parties, au travers de l’évolution créatrice » écrit le philosophe sud-africain Jan Smuts en 1926 dans son ouvrage Holism and evolution. En d’autres termes, c’est la société qui forme l’individu par la socialisation et la médiation d’une culture, non l’individu par lui-même. Par conséquent, la patrie requiert la supériorité de la communauté sur l’intérêt de l’individu pris isolément. Le holisme s’oppose au libéralisme et à l’individualisme. C’est l’idée qu’il y a quelque chose de supérieur à l’individu. Ce quelque chose, c’est la patrie. L’individu en est un élément fondateur. Par sa sujétion à elle, il participe avec humilité à la transmission de l’héritage patriotique qui l’aura fait homme. La patrie est comme une forêt. Elle existe en tant que forêt, non en tant qu’une addition d’arbres isolés. Dans ses Réflexions sur la révolution de France, le philosophe Edmund Burke écrit : « Nous répudions cette raison courte et grossière qui sépare l’Homme de ses attaches et ne voit en lui que le présent, qui sépare l’Homme de la société et ne compte que pour une tête dans un troupeau ». La patrie postule que la vie en société est nécessaire à l’Homme. Elle s’oppose à l’idée contractualiste selon laquelle la société n’a pour seules vocations que d’établir un pacte de non-agression entre les citoyens d’une part, et d’organiser les conditions permettant la satisfaction de leurs intérêts de l’autre (pacte qui devra, pour forger sa légitimité, se fonder non sur une culture commune mais sur une forme d’arbitraire juridique protégé par des instances répressives – ce que Hobbes appelait un état « Léviathan »). La patrie postule que la vie en société n’est point guidée par une logique d’intérêt, mais qu’elle est la condition même de la nature humaine. Les hommes ne s’associent pas par calcul (lequel viserait à empêcher les individus de s’entretuer selon l’idée de Hobbes ou à préserver la propriété selon l’idée de Locke). Les hommes s’associent par nécessité. Le contractualisme favorise l’individualisme aux dépends de la solidarité collective, laquelle ne se nourrit pas d’un livre de lois, mais bien davantage d’expériences passées communes, d’une culture commune. Hyppolite Taine craignait que le contrat social ne conduise un jour au despotisme démocratique en ce qu’il devient source première et unique du droit, fondée sur une morale arbitraire et exogène à la culture de la société. Par sa dimension collective par essence, la patrie rejette cet arbitraire et fonde son autorité sur l’expérience des temps longs.

        La sujétion de l’individu au collectif permet de cultiver certaines valeurs essentielles. Parce qu’elle est le fruit d’une longue histoire qui lui a permis d’accumuler l’expérience des temps longs et parce qu’elle a le sens de la mémoire, la patrie capitalise sur ses réussites et ses échecs. Elle n’hésite pas à se remettre en question par sa volonté de perdurer, quitte à solliciter les individus qui la composent. Les sociétés non-contractualistes guidées par le sens du collectif que requière l’attachement à la patrie, ont une meilleure capacité de redressement en ce qu’elles sont capables de sacrifier le présent pour préparer l’avenir. L’exemple du Japon, mais plus globalement de la civilisation extrême-orientale, est à ce titre très parlant. La sujétion de l’individu à la patrie est également la condition de l’exaltation d’une valeur essentielle, peut-être même la plus essentielles de toutes : l’honneur. Dans une société contractualiste, dès lors qu’il n’existe aucun pacte culturel commun fondé sur la transmission d’un héritage, l’honneur repose sur la capacité des citoyens à respecter leurs propres systèmes de valeur, lesquels peuvent évidemment différer d’un individu à l’autre. Ce qui n’est pas sans générer d’importants problèmes de cohésion (le fameux « vivre-ensemble »). En revanche dans une société non-contractualiste, les individus deviennent responsables en tant qu’individus, mais également en tant que membres d’une communauté. Le pacte culturel qui leur a permis de construire leur identité et de se donner un cadre moral, les citoyens doivent s’en montrer digne non pas seulement pour eux-mêmes, mais tout autant au regard de la communauté. Ils le doivent d’une part pour demeurer au sein dudit pacte (l’excuse du relativisme culturel ne peut alors être brandie par l’individu qui refuse de prendre part au bien commun), mais aussi en ce qu’ils sont garant de sa perpétuation, donc de sa transmission. De sorte que lorsqu’il travaille en songeant à lui et à ses intérêts, il songe tout autant à la communauté parce qu’il se sent redevable et responsable d’elle. Cette inclination pour le bien commun ne relève d’ailleurs pas d’un vain atout s’agissant d’une société disposant de nombreux services publics.

           finalement, la dimension holiste propre à la patrie est parfaitement imagée par le mythe bien connu que voici :

Un homme passe devant un chantier et demande à un ouvrier qui taille des pierres : « Que fais-tu ? » lui demande-t-il. L’autre répond : « Je taille des pierres ». Il poursuit son chemin et passe devant un deuxième ouvrir et lui pose la même question : « Que fais-tu ? » L’ouvrier lui répond alors : « Je gagne ma vie ». Enfin, l’homme s’arrête devant un troisième ouvrier à qui il pose de nouveau la même question et l’autre de lui répondre : « Je construis une cathédrale ».

         On trouve dans ce mythe l’humilité et l’honneur que requière la mise à disposition de soi au bénéfice de la communauté. L’ouvrier travaille pour lui. Mais il travaille, à sa mesure, à l’érection d’un ouvrage beaucoup plus grand que lui. A ce titre, parce qu’il est concerné par la bonne tenue de cet ouvrage, sa responsabilité va au-delà de ses propres intérêts. De plus, il sait qu’il ne verra probablement pas la fin du chantier auquel il participe. Mais il n’en a que faire. Le temps n’est pas une dimension sur laquelle il capitalise pour la simple et bonne raison qu’il est un continuateur de l’œuvre entreprise. On conçoit également à travers ce mythe en quoi l’être humain se réalise au sein d’une communauté humaine et non à travers sa seule personne. La reconnaissance dont il a besoin pour se définir et s’affirmer en tant que membre de la communauté passe par sa sujétion à elle.

Un désir de perpétuation :

        Comme nous l’avons vu précédemment, la patrie figure l’idée de perpétuation d’un héritage. Par cette idée même de perpétuation, la patrie requière deux choses pour exister : des limites et la notion de permanence. Des limites car on ne saurait transformer la patrie sans la dénaturer dans son essence. Et la notion de permanence car la patrie peut changer à la seule faveur des temps longs. Que cela signifie-t-il ? Que ce qui est bon pour le peuple, qui vit sous l’égide de la patrie, résiste à l’épreuve du temps. C’est une forme de « prescription acquisitive ». Les choses se forment, s’acquièrent et s’intègrent avec le temps, de façon à ce que la patrie devienne le produit de ses propres racines. De même que le temps fait office de bourreau des pratiques, coutumes ou lois qui ne sont pas nécessaires. Ce qui pourrait relever d’une sorte de « prescription extinctive ». C’est l’inconscient collectif, guidé par son désir de perpétuer l’héritage dont il est tributaire, qui permet aux choses d’évoluer. Si la patrie obéissait à une forme de rationalisme abstrait soumis aux idées du progressisme (ce qu’elle est hélas devenue, nous y reviendrons), alors elle ne serait plus cette communauté culturelle guidée par son bon sens. Ce n’est pas un hasard si le bon sens est aujourd’hui tant moqué et considéré comme une sorte de réflexe conservateur barbare. Par les notions de permanence et de limites aux changements qui l’affectent, la patrie garantit sa culture de référence comme première source du droit. « Je ne puis accepter que la loi à laquelle mon esprit s’identifie » écrit Barrès. Les bonnes lois sont celles qui régissent des normes particulières de comportement relatives à une culture et à une société donnée. En d’autres termes, ce qui est bon pour un chinois n’est pas nécessairement bon pour un français. C’est la raison pour laquelle les schémas qui se pratiquent dans un quelconque pays ne sont pas toujours applicables de façon universelle. On retrouve cette idée sous la plume de Nietzsche qui écrit dans son Zarathoustra : « Chaque peuple parle son propre langage du bien et du mal [et] s’est inventé le langage de ses coutumes et de ses droits ».

           Par ailleurs, il existe une véritable éthique de la permanence en ce qu’elle garantit la mesure et le discernement dans la volonté de changement. Rien ne peut se faire dans la précipitation, le désordre et sans l’assentiment de la société. La permanence promeut également un certain rapport au temps au sein duquel l’économie existe dans son acception première (les choses doivent durer, être transmises et à défaut être réparées). Ce rapport au temps se traduit aussi par une capacité à anticiper les événements, à prévoir l’avenir, à capitaliser, à différer son plaisir. D’un point de vue politique, c’est un atout pour gouverner un peuple. Nous pensons aujourd’hui que les changements et les solutions peuvent s’opérer à l’échelle d’une vie (le slogan soixante-huitard « tout, tout de suite »). Or rien ne peut évoluer aussi rapidement. Ce n’est pas un hasard si la République française a mis 150 ans à proposer un régime politique stable.

          Après ces quelques lignes, il y aurait tout lieu de penser que la patrie présentement décrite serait parfaitement inapte au changement. Il n’en est rien. La patrie conserve ce qui est bon pour elle. Mais elle ne fait point l’objet d’un culte aveugle et sait changer, par l’épreuve du temps, ce qui doit être changé. Marie-Madeleine Martin, dans   Histoire de l’unité française le précise par ces mots : « La notion de patrie n’est point une sclérose de l’être dans la piété de temps révolus… Elle ne commande point à l’homme le ressassement nostalgique de thèmes défunts… Elle ne murmure pas : “ressuscitons le passé” comme des archéologues soigneux. Elle dit: “je vous désigne ce qui a duré, je vous rappelle ce qui a réussi. Mais je vous l’enseigne pour que (…) vous ajoutiez votre part, car vous êtes des continuateurs ». Les individus qui composent la communauté patriotique, riche de l’expérience de leurs ancêtres, continuent de bâtir l’ouvrage dont ils ont hérité en apportant les retouches nécessaires. Ils n’ont aucune velléités narcissiques, arrogantes et présomptueuses de faire table rase du passé pour reconstruire à nouveau. Ils savent que l’expérience du temps est la plus grande des richesses (ce que Maurras appelait « l’empirisme organisateur ») et que ce que l’on construit repose toujours sur des fondations, jamais sur du vide.

  1. En quoi la patrie est-elle nécessaire ?

Elle est le premier bien de chacun

        La patrie est l’âme d’un peuple. Elle est la condition du lien social, politique et culturel qui unit les individus par l’adhésion à une culture commune. En cela, elle fait partie intégrante du patrimoine immatériel de chaque individu qui compose la société. La patrie est un bien essentiel, propriété indivise de chaque citoyen, riche comme pauvre. De sorte qu’au plus isolé et démuni des citoyens, il reste toujours la patrie et le lien qu’elle lui permet de construire avec le reste de la communauté. Mais ce lien est aujourd’hui remis en question notamment par les élites (nous en reparlerons plus tard). A la faveur des moyens dont il dispose, le riche peut s’affilier à n’importe quelle communauté ou cause. Il ne connaît guère de problème d’appartenance tant il peut s’affilier à quelque groupe ou cause qu’il souhaite (souvent celles qui lui donnent bonne conscience) et voit dans l’attachement à la patrie au mieux quelque chose de superflu et inutile, au pire un vieux réflexe vulgaire et rétrograde. C’est la raison pour laquelle l’universalisme de gauche façon « Jacques Attali », qui entend déconstruire les patries, a souvent été porté par les élites, jamais par les sans-grades. Ce cynisme était parfaitement décrit par Charles Péguy dans ses Cahiers de la quinzaine : « Depuis les cités grecques, et avant, les patries sont toujours défendues par les gueux et livrées par les riches ; […] c’est que les riches n’ont à perdre que des biens temporels, des trésors, et des situations économiques ; et les gueux ont à perdre ce bien : l’amour de la patrie ». Ce n’est pas un hasard si les partis dits « populiste » qui défendent l’idée de patrie recueillent la majorité des suffrages des catégories populaires quand les partis universalistes sont l’apanage des classes sociales supérieures.

           La patrie, parce qu’elle est la condition de la transmission de la culture – culture que la gauche a toujours considérée comme une aliénation et une perversion de l’état de nature de l’être humain – demeure un objet de déconstruction permanente. Parce que de nos jours, les institutions politiques ne permettent plus l’attachement et l’identification du citoyen à la patrie (sentiment qu’elle assimile bêtement à la xénophobie et à l’intolérance), notre pays a vu se créer une ligne de fracture toujours plus béante entre ceux qui ne disposent d’aucun autre moyen que la patrie pour se réaliser et s’affilier à une communauté humaine, et ceux, minoritaires (mais dont la portée politique des idées mondialistes est immense), qui jouissent d’un capital social et financier leur permettant de chercher une communauté où bon leur semble (l’adhésion au progressisme et au camp du bien par exemple). Cette ligne de fracture est parfaitement imagée par Patrick Buisson lorsqu’il parle « des enracinés du local et des délocalisés du global ».

La patrie comme rempart aux totalitarismes

             L’attachement à la patrie est un engagement de tous les jours. Parce qu’elle est un repère, comme une boussole ou un phare dans la nuit, l’aimer et la défendre est le premier devoir des citoyens dont le lien indéfectible qui les unit réside en premier lieu à travers elle. Tenir à sa patrie et la protéger, c’est, au-delà de l’amour que l’on ressent pour la culture qui en découle, considérer qu’il y a en elle quelque chose de bon qui mérite d’être perpétué. C’est estimer qu’il y a quelque chose de supérieur aux seuls intérêts des individus qui la composent. C’est aussi l’estimer comme supérieure aux autres. Contrairement à ce qu’en pensent benoitement ses pourfendeurs, on n’aime pas sa patrie parce qu’elle serait la meilleure de toutes, comme figurant au zénith et devant faire l’objet d’un prosélytisme abscons. On aime sa patrie et on la croit supérieure précisément parce qu’elle est la nôtre, et qu’elle est le fruit de son histoire.

          Cette confusion entre un amour pour la patrie qui consisterait en une sorte de suprémacisme (vision principalement entretenue à gauche) et un amour charnel pour un patrimoine matériel et immatériel que l’on entend perpétuer (vision conservatrice de la droite historique) a généré une forme de diabolisation de l’idée de patrie. Cette diabolisation a donné lieu à un relativisme qui s’est illustré de façon sidérante à travers l’histoire, notamment à l’occasion de la deuxième guerre mondiale, lorsque s’est posé la question de la défense de la patrie. D’aucuns considérèrent qu’il ne fallait pas renoncer. D’autres, en revanche, estimèrent qu’il était inconcevable que la défense de la patrie se fisse au prix de la violence et du sang. Ces derniers prirent alors le parti qu’il valait mieux Hitler que la guerre. Il y a quatre vingts ans, nous faisions l’expérience tragique de constater que la grandeur d’âme conduisait à la vulnérabilité de sorte que, comme le pensait l’intellectuel algérien Malek Bennabi, un peuple colonisé est avant tout un peuple colonisable.

                En réalité, la patrie est un rempart aux totalitarismes. Trois figures majeures du vingtième siècle l’ont parfaitement illustré : Churchill, De Gaulle et Soljenitsyne. Tous trois avaient, gravé en eux, cet amour pour leurs cultures, leurs histoires ou encore leurs traditions respectives. Et c’est à la faveur de cet amour, qui n’existait que sous l’égide de la patrie, qu’ils décidèrent de changer le cours des choses. C’est précisément parce qu’ils croyaient que leurs cultures méritaient que l’on se batte pour elles (donc qu’elles disposaient de quelque chose de supérieur, sinon en quoi aurait-il été nécessaire de prendre les armes ?) qu’ils n’acceptèrent pas de se résigner. Ils ont vaincu au nom de ces idéaux : l’amour de la patrie, la défense d’une culture que l’on juge la meilleure qui soit pour soi, la notion de permanence, bref l’enracinement, lequel permet à un peuple de ne pas livrer entière son âme au totalitarisme. Toutes les entreprises totalitaires à travers l’Histoire ont systématiquement cherché à détruire les patries par l’annihilation de leurs cultures (les autodafés des nazis, la destruction des temples religieux et autres traces historiques de Daech ou des talibans, la réécriture d’œuvres ou la falsification des mots décrites par Orwell…). Ces trois-là avaient chevillées au corps l’idée d’enracinement. Hélas, les idéaux au nom desquels ils ont combattu pour notre liberté n’ont plus bonne presse désormais. L’amour de la patrie est xénophobe. L’idée de permanence est le contraire de la disruption. L’enracinement tient du repli sur soi vulgaire et ringard. Aujourd’hui, Churchill, De Gaulle et Soljenitsyne ne seraient pas Churchill, De Gaulle et Soljenitsyne, mais bien davantage des suppôts de la fachosphère.

         Entendons-nous bien. L’on pourrait parfaitement avancer l’idée que la patrie a aussi constitué la condition essentielle de bien des totalitarismes. Et l’on aurait raison. Les différentes formes d’impérialisme (Allemagne nazie, Etats-Unis, Chine, Japon, France etc.) ont utilisé le sentiment patriotique dans le but d’établir des politiques plus ou moins violentes d’expansion. L’universalisme républicain a également usé de la notion de patrie lorsque, croyant sa civilisation objectivement supérieure et duplicable à l’ensemble de l’humanité, il a entrepris une vaste entreprise de colonisation. Impérialisme et universalisme républicain ont même souvent existé conjointement. Ce qui distingue l’esprit de ces projets totalitaires des trois figures majeures précédemment citées du vingtième siècle, c’est la ligne intellectuelle conservatrice de ces dernières. Le conservateur entend préserver son mode de vie. Parce que ce mode de vie est le produit de l’histoire unique de la patrie à laquelle il appartient, et parce que ce faisant, ce mode de vie ne saurait être dupliqué à aucune autre forme de civilisation, le conservateur ne s’inscrit intellectuellement dans aucune espèce d’impérialisme (d’où un conservatisme plus ambigu chez Churchill). Le conservatisme est une forme de relativisme. Il postule qu’il n’existe aucun modèle parfait puisque chaque peuple est la conséquence exclusive de la subjectivité de son histoire. Il ne croit pas aux utopies, lesquelles constituent la matrice des entreprises totalitaires. Le conservatisme dit : « Nous défendrons toujours notre patrie. Nous la considérons comme la meilleure de toutes pour l’unique raison que le peuple qui la compose est le produit de son histoire singulière. S’il est nécessaire qu’elle soit préservée ici et maintenant, elle n’a nullement pour vocation d’être imposée ailleurs car son modèle résolument unique est impossible à dupliquer ». Ainsi, pour préserver la patrie et canaliser le danger d’un attachement trop rigide, arrogant et belliciste à elle, il est fondamental d’intégrer cette dimension conservatrice. Ce qui dans un pays comme la France, au sein duquel le conservatisme est une notion très mal connue, sinon galvaudée et assimilée à tort au courant réactionnaire, relève d’une gageure certaine.

*

                A titre de conclusion et d’introduction au chapitre suivant, précisons une chose : défendre la patrie n’est possible qu’avec le concours de la nation. La patrie est un héritage que l’on fait sien. C’est un sentiment d’attachement à une culture que l’on s’approprie au sein d’un espace donné. Rien de plus. La nation, comme nous allons le voir, est davantage une communauté humaine qui, de façon tacite, fait le vœu de défendre la patrie et préserver cet héritage. Si la patrie constitue l’âme du peuple, la nation est son corps. Aimer et défendre sa patrie ne peut être envisagé sans l’appui d’une nation forte et souveraine. Ainsi, le nationalisme n’est ni plus ni moins que la doctrine politique du patriotisme.

Victor Petit

 

[1] S’il est des pays qui parviennent au moins à réussir le premier volet, celui que l’on pourrait considérer comme économique, d’autres comme la France s’acharnent à n’en réussir aucun…

[2] Encore que l’on puisse s’interroger sur l’existence de multiples déterminismes (sociaux, génétiques, éducatifs…) qui peuvent influencer le processus de construction identitaire mais cette question pourrait faire l’objet d’un ouvrage à elle-seule.

[3] Mais jusqu’à quand ? Les racines chrétiennes ne figurent même pas dans la constitution européenne. Quant à la France, par le changement progressif de la constitution de sa population et la déconstruction de sa culture entreprise depuis des décennies, il n’est pas illusoire de se poser la question. Nous y reviendrons plus tard.

2 commentaires

    1. Bonjour Denis,

      Merci pour votre question et je dois dire que vous anticipez mes prochains articles. 🙂
      Le but de ce texte et des deux qui suivront (consacrés à la nation et au sens du sacré relatif à celle-ci) est de poser la base de ce qui constitue la France (de façon vulgarisée bien entendu).

      Ce travail fait, je pourrai alors dresser le constat de la profonde déconstruction de nos valeurs à travers deux points : l’annihilation de notre culture, et la fin de la politique.

      Bref, on y vient 😉

      Belle journée à vous.

      Victor

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