Les besoins immatériels / Partie 2 : La nation

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        Précédemment, nous avons fait le constat que le bonheur de l’Homme ne passe pas nécessairement par la satisfaction de ses désirs et de ses besoins primaires. En tant qu’animal politique et spirituel, l’Homme doit trouver une réponse à ses besoins immatériels qui se caractérisent par un besoin de reconnaissance (lequel passe par la construction d’une identité et l’affiliation à un groupe), et par un besoin de spiritualité (l’Homme cherche un sens à sa vie). S’agissant du besoin de reconnaissance (nous analyserons le besoin de spiritualité plus tard), nous avons étudié en quoi l’héritage culturel que porte la patrie constitue un élément fort de la construction de l’identité des individus qui la composent. Pour perdurer, la patrie a besoin que le peuple se structure en une organisation dont les institutions ont pour but sa préservation. Cette organisation, c’est la nation. C’est-à-dire la volonté des citoyens, à titres individuels et collectifs, d’adhérer à une culture commune et de structurer les conditions de sa perpétuation. En ce qu’il prend part à ce projet, l’individu peut alors s’affilier à un groupe et se faire reconnaître de lui.

  1. Qu’est-ce que la nation ?

         A travers l’héritage culturel qui est le sien (patrimoine matériel et immatériel, fêtes, traditions, mœurs, coutumes…), la patrie constitue l’âme d’un peuple. Mais à elle seule, la patrie ne peut pas à la fois être et se transmettre. En tant que telle, elle n’est qu’un sentiment, voire une simple idée. C’est pourquoi, pour perdurer, elle s’appuie sur la volonté du peuple d’en faire la pierre angulaire du projet commun. Le peuple forme alors une communauté dont l’organisation politique, sociale, économique, juridique et culturelle se base sur cet héritage collectif, lequel constitue la référence et l’identité du groupe. Ce qu’on entend par nation, c’est la volonté d’un peuple de graver et perpétuer son héritage (tout en gardant intacte la possibilité d’en polir les aspérités) afin de former un ensemble qui va au-delà de la simple union d’intérêts. De sorte que j’avance la définition suivante : « La nation est l’aboutissement d’un long processus historique par lequel un peuple devient quelque chose de supérieur à la simple communauté solidaire qu’il était au moment de sa constitution, et se traduit, en vertu de l’héritage culturel qu’elle s’applique à préserver, par un état de cohésion affective et spirituelle ».

  1. La nation, un principe d’adhésion :

            Nation vient du latin natio qui signifie « naissance ». A l’origine du mot, il y a l’idée que la nation revêt un caractère d’hérédité. Mais pas seulement. La nation s’acquiert par la médiation de sa culture. Ainsi, nos œuvres littéraires sont à la fois le produit et le reflet de ce que signifie le fait d’être français. Nos mœurs, nos coutumes, notre façon de nous comporter et d’agir en société, notre tradition ou encore notre histoire, tout ce corpus culturel est porté par ce contingent d’auteurs illustres qui fait notre fierté. De Chrétien de Troyes à Beaumarchais, de Rabelais à Corneille, de Montesquieu à Camus, de Racine à Guitry, de La Fontaine à Balzac, de Voltaire à Merleau-Ponty, de Chateaubriand à Houellebecq, de Montaigne à Baudrillard, de Musset à Hugo, de Dumas à Yourcenar, de Duras à Dard, c’est tout l’esprit français qui vit à travers eux. Être de nationalité française, c’est s’approprier ces références culturelles, et faire de leurs œuvres des points de repère culturels[1]. C’est d’ailleurs ce qu’avait fort justement répondu Éric Zemmour à Disiz La Peste, sur le plateau de l’émission On n’est pas couché le 12 septembre 2009, lorsque le rappeur avait indiqué que les jeunes de banlieue ne disposaient d’aucun modèle susceptible de les représenter. Le propos du rappeur était de montrer que la nation ne proposait aucun modèle susceptible d’inclure les minorités ethniques vivant dans les cités. Ce à quoi le polémiste lui répondit que les auteurs appris sur les bancs de l’école de la République Française, au même titre que chaque élève de notre pays, constituaient les modèles dont précisément il déplorait l’inexistence. Zemmour faisait coup double. D’une part il expliquait à son interlocuteur que, la nation ne reconnaissant aucune communauté, il devait épouser les modèles proposés par notre culture de convergence (les auteurs précédemment cités entre autres) sans laquelle il n’existe aucune conception commune du juste et du bien (s’entendre sur une idée du bien commun est à ce prix). D’autre part, il lui rappelait que l’universalisme républicain ne réside pas dans l’attribution de modèles sur-mesure pour chaque communauté, mais dans la transmission à chaque individu, d’où qu’il vienne, d’une culture de convergence.

           Le sentiment national s’acquière également par l’identification à son histoire. Ainsi Nicolas Sarkozy ne se trompait par lorsqu’il dit à l’occasion d’un meeting en 2016 : « Dès que l’on devient français, nos ancêtres sont gaulois ». Le propos avait pourtant fait polémique. Plusieurs choses lui avaient été reprochées. D’abord celle de revisiter l’Histoire, la France n’existant pas encore en 46 avant JC (argument que l’on peut entendre mais l’intérêt du propos de Sarkozy résidait ailleurs). Ensuite, il lui fut reproché d’essentialiser et de fantasmer l’histoire de France, laquelle aurait fait depuis l’objet d’un important métissage (argument qui tient peut-être davantage du fantasme tant le socle de la population française s’est montré stable des siècles durant). Najat Vallaud-Belkacem regrettait quant à elle le « repli sur soi » de Sarkozy, invoquant l’importance des normands, des celtes, des burgondes, des corses, des espagnols, des italiens ou encore des arabes dans la construction de la France. Myriam El Khomry, alors Ministre du Travail se dite « choquée » et fustigeait la « vision particulièrement étriquée » de la France du candidat. Tout ce petit monde qui ruait dans les brancards avait tort de prendre les propos de l’ancien Président au pied de la lettre. Lui qui fut longtemps une girouette de l’identité nationale avait raison pour le coup. Son propos n’était pas de dire que chaque français descend de Vercingétorix, ce qui serait faux autant que stupide. Son propos était de dire deux choses. La première est qu’être français, c’est faire sienne les figures du passé. Dans cette idée, il n’est point question de voir la France comme une nation portée par l’héritage génétique de ses membres, mais de désigner ces derniers comme capables de s’assimiler à la nation de façon spirituelle et symbolique. De sorte qu’adhérer à la nation se porte par le cœur et l’esprit, non par le sang. La deuxième chose étant que cette assimilation faite, chaque français, d’où qu’il vienne, est un continuateur de l’Histoire de France. Cette idée, portée peut-être maladroitement par Sarkozy, fut caricaturée alors même qu’elle figure ce en quoi la nation française est pleinement universaliste en ce qu’elle consacre l’idée qu’elle est une histoire et un principe, non une communauté de sang (ce qui serait davantage la vision germanique de la nation). De sorte que chacun, d’où qu’il vienne, est à même d’épouser la nationalité française dès lors qu’il en adopte la culture et accepte de faire sienne son Histoire.

       On peut gloser sur l’aspect historiquement inexact de son propos, ce qu’il fallait retenir n’était pas là. Sarkozy insinuait que l’Histoire s’approprie, et que la filiation historique peut s’acquérir de façon spirituelle et non pas seulement de façon génétique. Paradoxalement, c’est à gauche que cette idée ne passe pas, considérant qu’il serait bien compliqué pour les jeunes français d’origine extra-européenne de s’assimiler à un gaulois blanc, blond, moustachu aux allures d’aryens. Dès lors on peut s’étonner que cette gauche ne conçoive la possibilité de s’assimiler à une nation que sous le seul prisme des gènes. Et on peut se demander pourquoi le métissage, dont elle a fait son fonds de commerce, devienne dans ce cas précis impossible. La gauche a décidément une vision particulièrement sanguine de l’appartenance à la nation (d’où une certaine cohérence à postuler que le droit de vote pourrait ne pas être une question de nationalité) quand la droite propose, par la voie de l’assimilation, un projet pleinement universaliste d’adhésion à une culture commune.

       La nation est une communauté humaine qui se structure en Etat pour préserver et transmettre un héritage (une histoire, une culture, des traditions, une langue…). Cette volonté de préservation et de transmission est inscrite dans ses institutions. Ainsi, il ne peut exister de nation dont les principes seraient neutres. Son essence même rend caduque ce principe de neutralité en ce qu’elle est l’instrument d’un peuple qui entend assurer sa continuité historique. Une nation qui se voudrait parfaitement détachée de la culture et du système de valeurs du peuple ne serait pas une nation mais une simple communauté humaine régie par des lois (soit le contrat social de Rousseau). La nation rejette toute forme de relativisme et consacre, à travers ses textes et ses institutions, des principes hérités d’une culture bénéficiant d’un statut particulier qui fait de celle-ci, en raison de son histoire fondatrice, la culture de convergence (ce en quoi la dénégation des racines chrétiennes de l’Europe rend impossible la création d’une Europe des Nations). A ce titre, l’instruction publique est fondamentale. Car au-delà du savoir qu’elle dispense à chacun, quelques soient ses origines, elle perpétue des traditions (Epiphanie, Chandeleur, Mardi-gras, Pâques, Noel…) qui constituent des moments de partage, et délivre un récit national qui ne fait l’impasse sur aucune des faces sombres de l’histoire de la nation, mais inscrit ces dernières dans un cadre contextuel qui est celui de l’histoire de l’Humanité. Ainsi fait elle l’économie d’une forme d’érotisme de la repentance et propose-elle une vision non-manichéenne et idéaliste du vécu de la nation. De nos jours, le défi est de saisir qu’aucun complexe ne doit miner une nation dans l’exercice de la préservation de l’héritage dont elle est le dépositaire, au risque, à la moindre hésitation, d’ouvrir la voie à la déconstruction de celui-ci. Cette déconstruction, qui conduit de facto au relativisme de la culture et des principes fondateurs de la nation, crée immédiatement une brèche qui la fragilise et peut rapidement se transformer, pour le pire, en une faille béante. Alors la culture de convergence déconstruite ne devient plus qu’une culture parmi d’autres ouvrant la voie à toutes les revendications communautaires possibles et imaginables que plus aucun principe supérieur ne peut contester. A cette dernière remarque, on pourra opposer le fait qu’un Etat, républicain par exemple, peut parfaitement décréter des principes inaliénables auquel le peuple doit adhérer par force de loi. Or ces principes peuvent dès lors être considérés comme arbitraires, malgré le label « Droits de l’Homme » qui leur est généralement attribué, car fondés non sur le produit de l’histoire du peuple, mais sur la seule raison humaine. Hélas cette raison humaine peut très vite évoluer au gré de divers aléas qui animent le monde, qu’ils soient idéologiques, démographiques, migratoires, ou bellicistes. Un Etat fondé sur des principes arbitraires, est neutre. Mais il est particulièrement fragile et doit s’appuyer sur un corpus de lois qui se transforme bien souvent, au gré des changements fréquents et inévitables auquel l’Etat est soumis, en une complexe usine à textes. S’adapter en permanence aux changements de la société, aux fluctuations des mœurs ou encore aux phénomènes de modes idéologiques, est ainsi le lot de toute société ontologiquement neutre. A l’inverse, parce qu’elle est résolument conservatrice, la nation n’entrevoit le changement que sous le prisme de la prudence et l’épreuve des temps longs. Ses principes sont autrement plus solides tant ils se sont enracinés à travers les âges (à la faveur des prescriptions acquisitives et extinctives que j’ai évoquées dans l’article consacré à la patrie), et tant le peuple a forgé son caractère, ses mœurs, ses coutumes, bref son âme entière par eux. A travers la nation, les principes et valeurs ne sont pas de vains mots que l’on répète comme des mantras pour mieux se convaincre tant de leur existence que de leur utilité. Au sein de la nation, les principes et valeurs sont transmis par les institutions qui veillent à leur respect ainsi qu’à leur transmission à travers le rôle de sociabilisation dont chacun de ses membres se doit d’être l’acteur. L’assimilation à la nation ne constitue en rien le labeur des seuls étrangers. Elle est l’affaire de tous et constitue la condition de la vie en société. Ainsi, à l’opposé d’une forme de neutralité du pouvoir, la nation, pour transmettre l’héritage culturel dont elle est la gardienne, s’appuie sur ses institutions pour forger ce que Renan appelait « le plébiscite de tous les jours ».

         Nous arrivons ici au cœur du sujet. La nation n’est pas de l’ordre de l’avoir. Elle est de l’ordre de l’être. Elle n’est pas un acquis, mais repose tout au contraire sur un principe d’adhésion à ses valeurs, à son histoire et à sa culture que l’on désire respecter et perpétuer. C’est par ce principe d’adhésion que la nation devient universelle dans la mesure où elle offre à chacun, d’où qu’il vienne et quelque puisse être son histoire, la possibilité d’exister à travers elle dès lors qu’il sait s’en montrer digne par son engagement à respecter et transmettre la culture qu’elle porte. On connaît la phrase bien connue du romancier Romain Gary : « Le patriotisme, c’est l’amour des siens. Le nationalisme, c’est la haine des autres ». Cette phrase creuse, au-delà du fait qu’elle nie la corrélation des notions de patrie et de nation, passe à côté du fait fondamental qui est que la nation, c’est surtout l’amour de soi, de sa culture, de son héritage, de son patrimoine et qu’à ce titre, elle mérite d’être défendue par quiconque entend la faire sienne. A ces mots stériles et larmoyants, je préfère de loin la définition qu’en donna Philippe Séguin lors de son discours de 92 contre le traité de Maastricht, alors même qu’il sentait poindre la fin inéluctable des nations à travers la construction européenne[2] : « Le fait national […] n’est ni repli, ni rejet. Il est acte d’adhésion. » La même année, les mots de Francis Fukuyama, dans son ouvrage La fin de l’Histoire et le dernier homme, semblaient faire écho à ceux de Seguin : « Le bon ordre politique a besoin d’être quelque chose de plus qu’un pacte de non-agression ». Sans une culture à laquelle les citoyens s’identifient et adhèrent, l’Etat n’est qu’un contrat de confiance (oxymore) régi par des lois qui agissent comme des conditions générales de ventes. La nation, elle, propose un cadre culturel commun qui définit, en son espace, ce qui tient du juste et du bien. Par les habitus, les mœurs, les coutumes et traditions qu’elle a perpétués à travers les âges, la nation a forgé des principes inaliénables qui agissent comme les premiers organes d’obligation et de coercition du peuple, et ce avant les lois. Ainsi, Diogène-Laërte rapportait ces mots d’Aristote dans ses Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres : « On demandait à Aristote : quel avantage tirez-vous de la philosophie ? – Celui de faire sans contrainte et de moi-même ce que les autres font par peur des lois ». Par ces mots, Aristote indiquait qu’une attitude morale n’existe pas à travers la menace que représente un corpus de lois, mais seulement à travers l’adhésion à une culture et les valeurs et principes qui en découlent. De sorte que dans le meilleur des mondes, un peuple n’aurait nul besoin d’aucune forme de coercition légale sinon seulement de celle que prononcerait le corps social en cas de comportement déviant vis-à-vis de la culture commune. Tacite ne s’y trompait pas lorsqu’il écrivait : « Quand un peuple n’a plus de mœurs, il fait des lois ».

          Il n’y a qu’en vertu de cette adhésion à la nation qu’est possible la citoyenneté. Car la citoyenneté, ce n’est pas uniquement habiter un territoire et payer des impôts (ce qui serait une forme de suffrage censitaire…). D’ailleurs, s’agissant de ce dernier point, tous ceux qui paient des impôts, étrangers ou non ne bénéficient-ils pas des infrastructures, droits et services pour lesquels ils cotisent ? Être citoyen de la nation, c’est quelque chose de plus qu’un virement adressé au Trésor Public. Être citoyen de la nation, c’est faire aveu d’adhésion à la culture que porte celle-ci, condition unique de la vie en société en ce qu’elle constitue un accord commun tacite s’agissant de ce qui relève du bien, du juste, du beau ou encore du sacré. Une communauté politique ne peut se former s’il n’existe aucune notion élémentaire du bien, du juste et du beau sur laquelle s’entendre.

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       En somme, tous les principes et toutes les valeurs qui constituent le socle moral et culturel du peuple n’existent qu’à travers la nation. Nous nous trompons lourdement lorsqu’en France, nous éludons sciemment toute référence à elle. Nous évoquons avec fierté nos « valeurs républicaines ». Nous les revendiquons haut et fort. Nos politiques et journalistes adorent se réclamer d’elles. Mais jamais, ou trop peu, nous prenons soin d’évoquer la nation. Comme s’il fallait en avoir honte. Ou comme si mentionner la France suffirait à raviver les fièvres nationalistes et les fameuses « heures les plus sombres de l’Histoire ». Mais la république, ce n’est rien sinon un mode de gouvernement. La république n’est qu’une structure. Elle n’abrite rien, ni ne porte aucun principe en tant que tel. D’ailleurs, que peut bien avoir de commun la république française avec la république Populaire de Chine ? Avec la république démocratique du Congo ? Ou avec la république islamique d’Iran ? Nos valeurs et principes ne peuvent pas être républicains car la république ne porte aucun principe en elle, du moins sans le concours déterminant d’un héritage culturel porté par une nation. La république en est d’ailleurs le fruit, non la graine. Et il en est de même de la démocratie dont nous faisons un principe fondateur de notre société. Or c’est de la nation, et du seul héritage culturel que celle-ci porte, qu’ont pu être réunies les conditions pour que naisse la démocratie. On regarde la démocratie comme pouvant se dispenser de la nation. Or la nation est la condition de la démocratie. Car pour que se forme et persiste la démocratie, il est nécessaire qu’existe un sentiment communautaire suffisamment puissant et pérenne (ce qui permet de prévenir l’abstention et ainsi impliquer les citoyens) pour que la minorité puisse accepter la loi de la majorité (d’où, là encore, l’importance d’une culture de convergence forte et respectée). Et il faut nécessairement une communauté politique formée autour d’une notion commune du juste et du bien. Or cette notion commune du juste et du bien ne peut exister que sous l’égide protectrice d’une nation souveraine, condition de la préservation d’un héritage culturel qui cimente la communauté.

   Ainsi, une communauté humaine qui serait construite sur le seul principe démocratique serait bien en peine de survivre à long terme tant elle serait vulnérable. Car comme la république, la démocratie ne porte aucun principe par essence. Ce qu’elle porte, c’est le pluralisme, la volonté de représenter toutes les sensibilités et le doute permanent, lesquels rendent impossible toute forme d’orientation claire et pérenne. C’est aussi ce pourquoi les sociétés fondées sur le seul principe démocratique sont fragiles. Persuadées d’incarner le bien, elles sont incapables de faire preuve de discernement quant aux menaces qui pèsent sur la communauté par la conviction qu’elles ont que leur mode de fonctionnement constitue l’achèvement ultime de toute société humaine (l’idéal démocratique constituerait ainsi « la fin de l’histoire » selon l’expression consacrée par Hegel).

      De plus, si elles se targuent de célébrer la pluralité dans la neutralité de l’Etat, elles en oublient que les valeurs fondamentales que porte la nation agissent comme des garde-fous face aux dérives démocratiques dont pourraient profiter les utopies et les idéologies de toutes sortes. Car que peut bien opposer une société basée sur le seul principe démocratique à une idéologie religieuse fondamentaliste qui déciderait de présenter des candidatures aux diverses élections ? Lorsque seules comptent la pluralité et le respect de la diversité des cultures et opinions, sur quelles valeurs s’appuyer pour combattre des listes électorales salafistes par exemple ? Ici se trouve la faille dans laquelle se faufilent ces fondamentalistes et idéologues qui peuvent à loisir avancer à découvert en invoquant la pluralité fondatrice de la démocratie pour se légitimer, tout en invoquant cette même pluralité pour se victimiser lorsque leur existence est discutée.

   Les sociétés entièrement neutres, bien que pleinement démocratiques, sont vulnérables sinon vouées tôt ou tard à disparaître[3]. Pour quelle raison ? Parce qu’une société construite sur le seul principe démocratique est, nous l’avons évoqué plus haut, une création purement abstraite. Ainsi, cette société consacre non pas sa culture commune comme ses cause et finalité premières, mais davantage la défense de valeurs arbitraires, abstraites et souvent galvaudées. Que veulent dire les mots « liberté », « égalité » et « fraternité » en dehors du seul champ politique ? Rien tant leur signification dépend en premier lieu des valeurs uniques que porte la nation à travers son héritage. D’ailleurs, quelle démocratie refuserait de faire siennes les valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité ? Ce que l’on doit promouvoir, ce ne sont pas ces valeurs en tant que valeurs. Ce que l’on doit promouvoir, ce sont ces valeurs dans l’idée que nous nous faisons d’elles en tant que nation. Car, à titre d’exemple, on peut douter du fait que la notion de fraternité soit à Paris la même qu’elle est à Kaboul (l’Afghanistan étant pourtant une démocratie). Les valeurs sont nationales ou ne sont pas. Car dans la majorité des cas, le peuple qui compose la nation est selon le mot de Francis Fukyama « une communauté morale préexistante » (La fin de l’histoire et le dernier homme). Par son passé commun, par ses traditions, ses mœurs ou encore ses coutumes, la communauté s’est ainsi forgée une notion collective du bien et du mal, du juste et de l’injuste ou encore du beau et du laid qui ouvre la voie à des valeurs dont la signification est globalement la même pour tous.

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         La nation porte un héritage qu’elle s’applique à défendre et à préserver. Mais elle ne peut le faire qu’en vertu de l’adhésion de ses membres à des principes et des valeurs qu’elle veut communs à chacun. Faut-il encore que la nation puisse en son âme et conscience, avoir la possibilité de décider, relativement à la culture et au patrimoine qu’elle entend perpétuer, ce qui relève du bien, du juste et du beau. C’est ce qu’on entend par le terme « souveraineté », principe élémentaire de toute nation. « Est souverain celui qui décide de la situation exceptionnelle » disait Carl Schmitt. Mais si ce terme désigne la capacité d’une nation à se définir et exister de façon autonome, il désigne tout autant la capacité de celle-ci à mettre en place les moyens matériels et immatériels qui lui permettent d’assurer sa défense. Car le maintien de son indépendance est à ce prix. Voyons ensemble de quoi il retourne.

  1. Nation et souveraineté 

      Nous l’avons évoqué précédemment. Une nation est souveraine lorsqu’elle décide sans contrainte de ce qui est bon et juste pour elle. En tant que nation, ce qui est bon et juste relève naturellement de l’héritage qu’elle entend préserver. Elle doit ainsi se garder de toute forme de déstabilisation idéologique qui pourrait provenir de diverses sources (fondamentalismes religieux, idéologies progressistes ou déconstrutrices, scientisme etc.). Mais au-delà du travail qu’elle doit mener pour se perpétuer, la nation doit poursuivre continuellement une autre bataille qui est celle de son indépendance.

       Or il est deux éléments fondamentaux que requière la nation pour se protéger. Le premier, c’est la conscience de soi. Ainsi, avant même d’assurer sa défense en vue de sa perpétuation, la nation doit avoir conscience qu’elle existe. C’est une lapalissade, convenons-en. Mais il faut prendre en considération que la plupart du temps, nous réalisons que les choses sont lorsqu’elles nous fuient, ou lorsqu’elles sont menacées. Le danger est ici. Dans la capacité du peuple à oublier ce qui le constitue, à savoir des institutions qui portent un héritage culturel commun. Alors, il est totalement impossible au peuple de défendre les principes et valeurs qui ont fait de lui ce qu’il est tant il ignore jusqu’à l’existence même de l’entité qui les porte : la nation. C’est hélas ce qui se produit dans bon nombre de nations occidentales, notamment en France (nous analyserons ce point à l’occasion d’un prochain article) et ce pour la simple et bonne raison que ces nations ont perdu, bradé ou transféré l’élément fondateur de leur existence qui est la maîtrise de leurs frontières. Les frontières d’une nation en définissent les contours mais aussi et surtout les limites. Or de même qu’une réalité n’existe que par ses limites (ce qui n’a aucune limite est néant), une nation n’existe que par ses frontières. Une nation fonctionne comme une maison, laquelle n’existe qu’en tant qu’elle une construction faite de murs qui la distingue du jardin. Tout comme une propriété ne peut exister au cadastre qu’en tant qu’elle est un espace bordé de clôtures, lesquelles la constituent et la séparent des propriété voisines. Une nation fonctionne de façon identique et doit, à l’instar d’une propriété, se protéger des intrusions non-désirées sur son sol qui pourraient constituer une violation de sa souveraineté.

      Que serait un monde sans frontières ? Un monde sans nation au sein duquel les particularismes culturels n’auraient plus cours, annihilés dans la globalisation. Ce serait aussi et surtout un monde potentiellement soumis au pouvoir suprême d’une caste dont les intérêts ne pourraient s’opposer qu’à ceux du plus grand nombre. Car comme dit Renan, l’existence des nations « est la garantie de la liberté, qui serait perdue si le monde n’avait qu’une loi et un maître ». De sorte que s’il n’y avait ni frontière ni nation, il n’y aurait aucun endroit où fuir. La maîtrise de ses frontières constitue donc la condition de l’existence de la nation et le premier devoir auquel celle-ci doit s’astreindre dans le cadre de la défense de sa souveraineté interne. J’entends ici, par le terme « souveraineté interne », toutes les tâches que doit exercer intégralement et en pleine conscience une nation pour exister en tant que telle. Ainsi, la nation doit maîtriser ses frontières. Nous l’avons vu. Elle doit également maîtriser sa monnaie, son budget ou encore ses politiques démographiques et migratoires. Elle doit aussi avoir, seule, le monopole de la production du droit par son autorité reconnue comme légitime. Elle doit encore organiser l’Etat et assurer sa défense. On peut même poser la question de son économie. Une nation dont les fleurons économiques appartiennent à des puissances étrangères est-elle toujours souveraine ? Rien n’est moins sûr. Du reste, tous ces éléments constitutifs de la nation permettent à celle-ci d’avoir conscience d’elle-même.

       Or pour organiser la défense de sa souveraineté interne dont nous venons de dresser un aperçu, une nation requiert un deuxième élément fondamental : l’amour de soi. Une nation ne peut envisager d’organiser sa défense et préserver son indépendance si elle n’estime pas que les principes qui la constituent ne méritent pas d’être préservés et protégés. C’est la notion de « souveraineté externe ». J’entends par ce terme l’idée qu’une nation se doit d’être autonome, dans la défense de sa souveraineté interne, en n’étant soumise à aucune entité extérieure ou supranationale. Si la souveraineté interne relève du pouvoir suprême de la nation sur son sol, la souveraineté externe tient de son indépendance à l’exercer. Or l’aptitude d’une nation à garder son indépendance dépend de sa capacité à considérer ses valeurs, ses principes et sa culture comme supérieurs et méritant d’être préservés. Je l’avais évoqué au sujet de la patrie ; il ne s’agit pas d’envisager une supériorité qui serait objective (c’est-à-dire du genre de celle qui a conduit la gauche républicaine à entreprendre une politique de colonisation au nom d’une culture occidentale qui aurait été prétendument la meilleure qui puisse exister sur Terre). Ce serait une erreur bien entendu. Il s’agit davantage de considérer que la culture du peuple qui constitue la nation, parce qu’elle s’est forgée par l’épreuve du temps, constitue une forme d’idéal pour lui. Et en tant qu’idéal, elle est supérieure aux autres et mérite pour cette raison d’être défendue. C’est dans ce sens que j’entends l’idée de supériorité. Au sens où nous aimons nos parents non parce qu’ils sont les meilleurs du monde. Notre naïveté ne va pas jusque-là. Mais parce que ce sont les nôtres. Certes, nous leur connaissons des travers. Mais nous savons que ce que nous sommes, nous le leur devons et à ce titre, nous ressentons de la gratitude à leur égard. De sorte que la place qu’ils occupent dans notre cœur est à part. Il en va de même de la nation dont la préservation ne peut faire l’économie d’une échelle de valeurs en haut de laquelle elle trône. Comment la défendre si on la considère comme l’égale de toute autre qu’elle ?

       La souveraineté externe implique donc le rejet de toute forme de relativisme qui la mettrait en péril. C’est ainsi que de nos jours, le danger réside dans les valeurs d’ouverture et de tolérance que prône aveuglément notre société occidentale progressiste. Cette ouverture, qui se traduit par un amour immodéré du lointain au détriment du prochain, résulte de l’éternelle culpabilité qu’entretient notre civilisation à l’égard d’un passé qu’elle observe sans le moindre discernement. Portée par son incapacité à faire la paix avec ce passé, elle sombre toujours davantage dans une haine d’elle-même qui la conduit à refuser toute forme d’échelle de valeurs, échelle qu’elle considère comme contraire à son principe d’ouverture à l’autre, sinon fasciste. Cette vision naïve (car elle est bien la seule civilisation à l’entretenir) la conduit à un relativisme qui la met en danger en ce qu’elle l’empêche de penser les conditions de sa protection. Pour notre civilisation, se protéger, c’est considérer l’autre comme une menace, ce qui est insultant et contraire au principe d’ouverture qu’elle prône. De ce fait, notre civilisation ne conçoit plus la nécessité vitale d’établir une échelle de valeurs qui lui permettrait de considérer l’héritage qu’elle porte comme méritant d’être perpétué. Au lieu de cela, elle considère d’une part que tous les modèles culturels se valent, et d’autre part qu’ils ont droit de cité sur ses terres d’autre part. Alors de son humanité naît sa vulnérabilité.

       D’autant que ce relativisme la conduit à un pacifisme niais qui lui donne la sensation que, prônant la paix et l’ouverture à l’autre, elle ne sera jamais attaquée. Vision ingénue du monde qu’entretenait les amérindiens avant de se faire envahir et massacrer par les colons venus d’Europe, et qui ne fait que déprécier une vertu essentielle à tout peuple constitutif d’une nation : le courage. Car le courage est une vertu contagieuse. Or si le pacifisme donne à penser que l’on devient inattaquable à la faveur de notre grandeur d’âme, et si l’on pense de ce fait qu’il n’y a pas d’adversité, le courage est une vertu qu’il devient inutile de cultiver[4]. Nous avons tort de penser que notre civilisation et les valeurs qu’elle porte vont perdurer si nous ne faisons aucun effort pour les protéger. Notre capacité à nous défendre doit toujours précéder notre bienveillance. C’est ce que nous dit L’historienne Marie-Madeleine Martin, dans Histoire de l’unité française, lorsqu’elle évoque cette préoccupation essentielle pour Saint-Louis : « Il ne songe à forger l’universelle paix chrétienne qu’après avoir satisfait à toutes les exigences de la prudence humaine ». C’est un fait que les civilisations se forment, puis déclinent avant de disparaître. Nos valeurs n’ont aucune prétention à incarner le bien ultime ou la fin de l’Histoire. D’ailleurs, la déclaration des droits de l’Homme de 1948 a été faite par nous autres occidentaux sur la base de notre système de valeurs pour la simple et bonne raison que nous étions les plus forts. Lorsqu’une civilisation autre qu’occidentale sera en haut de l’affiche (ce qui est en train d’arriver avec la Chine), c’en sera terminé de cette déclaration et une autre politique des Droits de l’Homme verra le jour.

       Alors comment se protéger ? La première chose à faire est de réhabiliter la culture de la nation comme seule et unique bien commun. Ceci ne peut se faire sans une certaine autorité. Emile Cioran écrivait : « Tant qu’une nation conserve la conscience de sa supériorité, elle est féroce et respectée. Dès qu’elle ne l’a plus, elle s’humanise et ne compte plus ». Ce qui nous conduit à la deuxième chose. L’universalisme républicain, la tolérance et l’ouverture à l’autre, cela ne marche que quand le poids humain est fort, quand l’armée est puissante et quand la culture est respectée. La magnanimité d’une nation doit être contrebalancée par une infaillible capacité à se protéger et à traiter toute menace, qu’elle vienne de l’intérieur comme de l’extérieure, de façon impitoyable. Aucune nation ne doit oublier que sa grandeur d’âme peut, si elle est faible, constituer son tombeau. Ainsi, une nation qui se voudrait généreuse devrait nécessairement consacrer la dimension militaro-politique comme supérieure à la dimension juridique. Sa défense est d’autant plus à ce prix que l’on a vu, depuis, des instances supranationales (comme la CJUE, la Cour de Justice de l’Union Européenne) ériger des lois qui supplantent celles des nations…

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   En définitive, une nation souveraine ne peut exister que par un peuple dont les citoyens sont tournés vers le bien commun. Sans cela, la communauté politique et culturelle qui compose la nation est vouée à se dissoudre dans un conglomérat d’individus mus par une unique ambition qui est celle la satisfaction de leurs intérêts particuliers. Voyons en quoi consiste l’idée de « bien commun » propre à la nation.

  1. Le bien commun :

        Le bien commun est une notion complexe à définir. Elle relève pourtant de la nature même de l’idée de nation, laquelle ne peut exister sans cette notion de bien commun. Du reste, désormais incapable de reconnaître aucune forme de bien supérieur, ce qu’elle considérerait même comme oppressif, notre société devenue pleinement relativiste lui préfère le terme d’intérêt général. Or intérêt général et bien commun n’ont pas du tout le même sens.

      L’intérêt général s’est construit sur l’idée que l’être humain existe indépendamment de la société. A travers cette vision, la société n’est que l’outil de satisfaction des besoins et désirs de l’être humain et tient non pas du domaine de l’être, mais du domaine de l’avoir. L’intérêt général est, dans ce cadre, une notion proprement utilitaire. Il y a dans l’intérêt général quelque chose de l’ordre du calcul qui, par conséquent, est sujet aux variations de la société. C’est au nom de l’intérêt général que l’on privilégie la paix dans la soumission plutôt que la guerre pour la liberté. L’intérêt général, c’est une vision court-termiste qui se conçoit par le biais d’accommodements raisonnables, donc par l’arbitraire. L’intérêt général ne tient pas un cap mais navigue à vue.

       A l’inverse, le bien commun se fonde sur l’idée aristotélicienne (confirmée depuis par plusieurs sciences comme la primatologie, la paléoanthropologie ou encore en psychologie du développement) selon laquelle l’Homme ne devient résolument humain qu’à travers la vie en société et la médiation d’une culture. Dans cette optique, la société procède de l’être, non de l’avoir. Alors, le bien commun consiste en un idéal transcendantal collectif, dont la caractéristique première est d’être profondément conservateur en ce qu’il entend perpétuer un ordre précis, en dépit des vents contraires et des difficultés. Le bien commun procède d’une conception morale, spirituelle et philosophique de la vie. Conception identifiée par le peuple comme un point de repère par lequel la société peut s’orienter et cheminer.

Qu’est-ce que le bien commun ?

      La notion de bien revêt deux sens. La première, qui semble la plus évidente, c’est l’idée de propriété. Le bien commun est ce qui appartient à tous les membres d’une nation, et qui se compose tant du patrimoine matériel (les monuments, les routes, les infrastructures d’Etat, l’urbanisme mais aussi les forêts, le littoral, l’eau potable etc.) que du patrimoine immatériel (ce qui est de l’ordre du culturel, la musique, la littérature, les traditions, les chants, les coutumes, les fêtes, les institutions etc.).

   Le deuxième sens de la notion de bien commun est plus ardue à définir. En premier lieu, le bien commun, c’est l’idée que la nation est organisée et soudée par une communauté de valeurs, de mœurs et de coutumes, lesquels définissent des limites et permettent de fixer les conditions de la vie en société. Car si la liberté des uns s’arrête là où commence celles des autres, encore faut-il qu’existent des limites établies par des valeurs et des habitus que partagent les citoyens.

   Dans une société multiculturelle, on ne peut savoir où commence et où s’achève la liberté de chacun, étant donné qu’il n’existe aucun référentiel commun. Parce qu’elle est relativiste par nature, la société multiculturelle considère que tous les référentiels culturels se valent et ont droit de cité. De sorte que ne peut émerger aucune idée de bien commun de ce type de société.

   A l’inverse, une nation, parce qu’elle a pour vocation de préserver un héritage culturel en vue de perpétuer la cohésion du peuple, est par nature portée par l’idée de bien commun. En effet, cet héritage constitue une culture de convergence, dont j’ai déjà parlé précédemment, qui dessine les contours de ce qui tient dans la société de l’acceptable et de l’inacceptable, du juste et de l’injuste, du bien et du mal. Ce cadre moral fait de mœurs, de coutumes, d’habitudes de vie, d’une histoire commune ou encore d’un patrimoine culturel, la nation a pour principe fondamental de le préserver en ce qu’il est constitutif de ce qu’est le bien commun. Pour le peuple comme pour chaque citoyen, le bien s’entend ici par ce qui est bon et juste pour lui, relativement à l’idée de bien que suggèrent la patrie et la nation.

   Je reviens ici à l’idée que j’avais développée lorsque j’évoquais la patrie. J’avais alors expliqué qu’une patrie est le fruit de son histoire et qu’à ce titre, l’héritage de même que le cadre moral qu’elle porte lui sont parfaitement spécifiques. Cet héritage et ce cadre moral constituent le bien commun de la nation, laquelle doit toujours se référer à lui s’agissant des décisions qu’elle prend afin de préserver la cohésion du peuple. Par son histoire, par sa culture, par l’ensemble de son héritage, la nation construit une idée du bien commun qui est relative à sa vision de la vie, laquelle résulte de son expérience des temps passés, et des multiples influences qu’elle a reçues (religions, guerres, révolutions, mœurs etc.) La nation porte donc un projet collectif qui se construit sur un cadre moral commun. Ce cadre dit par exemple ce qui se fait et ce qui ne se fait pas ; ce qui est bien et ce qui est mal ; ou encore ce qui est juste et ce qui est injuste et ceci indépendamment de tout principe arbitraire tel que la liberté, l’égalité ou la fraternité (disons à la limite qu’il permet de préciser les contours de ces principes).

   La référence, c’est la notion de bien commun. Le bien commun implique donc une forme de primat du collectif sur l’individu. C’est ce que nous explique Benjamin Constant lorsqu’il dit : « Tout est moral dans les individus mais tout est physique dans les masses. […] Chacun est libre individuellement, parce qu’il n’a individuellement affaire qu’à lui-même, ou à des forces égales aux siennes. Mais dès qu’il entre dans un ensemble, il cesse d’être libre ». Le bien commun résulte d’une sorte de conformisme collectif à un ordre spirituel, philosophique et moral supérieur qui découle de l’histoire de la nation. Le terme « conformisme » peut faire peur en ces jours où seule compte la liberté. C’est, il est vrai, peut-être la plus grande difficulté à laquelle doit faire face une nation. Construire, sur les bases d’un legs de valeur et de principes, une idée de bien commun qui soit suffisamment coercitive pour que les citoyens s’y accordent – aboutissant ainsi à une relative cohésion du peuple. Et faire en sorte que ce projet puisse tout de même rester malléable et évolutif. Qu’est-ce que cela implique concrètement ? Le fait que les citoyens n’agissent pas qu’en leur seule âme et conscience, mais qu’ils agissent en premier lieu relativement au bien commun. C’est ce que nous dit Renan : « tant que cette conscience morale prouve sa force par les sacrifices qu’exige l’abdication de l’individu au profit d’une communauté, elle est légitime, elle a le droit d’exister ».

*

   La nation ne peut se perpétuer qu’à travers une idée du bien commun qui lui est propre. En ce sens, contrairement à l’Etat proprement libéral, la nation ne peut pas être neutre. Parce que son principe premier réside dans la liberté des individus, l’Etat libéral ne porte aucune idée de bien commun. Pour l’Etat libéral, la société consiste en une somme d’intérêts individuels à satisfaire et concilier – d’où son caractère sociétalement providentiel. Ainsi, il n’a aucune conception philosophique ou encore morale de la vie. C’est bien évident. Puisqu’il n’y a pas de cadre moral, spirituel et philosophique de référence, l’Etat libéral entend construire la cohésion du peuple sur le principe de « non-nuisance à autrui ».  Sa logique de gestion des conflits ne réside donc pas dans la construction d’un projet commun, qui serait alors une manière de prévention des dissensions, mais dans la réponse aux perpétuelles nouvelles demandes de droits des individus. Or sans cadre, on ne peut jamais savoir où s’arrête la liberté des uns et où commence celle des autres. Sans normes collectives, comment savoir ce qui relève de la nuisance et ce qui n’en relève pas ?

   L’un des arguments phare de l’Etat libéral, c’est de justifier sa politique d’ouverture des droits en disant que les droits nouvellement ouverts n’en retirent aucun. Qu’ils constituent de ce fait des progrès. Nous avons entendu cela à maintes reprises à l’occasion, entre autres, du débat sur l’ouverture de la PMA aux couples lesbiens. Les progressistes, au nom de leur éthique libérale, expliquent le bien-fondé de leur démarche par le fait que la PMA répond à un désir de liberté de choix – celui d’avoir un enfant en tant que couple lesbien, et que cette liberté n’en retire aucune à autrui. C’est vrai. Mais cette nouvelle loi se heurte aux valeurs de nombreux citoyens, lesquels se sentent offensés par une réforme qui se heurte à leurs principes. Les premiers invoquent la liberté, les seconds une certaine conception de la vie. Le conflit est insoluble. Dans cet exemple, la liberté des uns ne s’arrête pas là où commence la conscience des autres. A titre de solution, l’Etat libéral enjoint (force ?) les citoyens à être tolérants. En somme, cette homélie pour la tolérance, au même titre que le bien commun, procède d’une sorte de coercition. Ainsi, l’Etat libéral ne résout rien. Pire, en ouvrant la voie à la présence de multiples communautés culturelles sur son sol, donc à la multiplication des références morales et des principes de vie, l’Etat libéral ne peut que favoriser ce genre de dilemme. L’exemple du voile islamique à cet égard est très parlant. Certains le défendent au nom de la liberté de se vêtir et de pratiquer sa religion comme on l’entend. Alors, ils peuvent avancer l’idée que c’est un droit qui n’en retire aucun à personne. D’autres le combattent, arguant du fait qu’à bien des égards (infériorisation de la femme, communautarisme…) il est contraire à leur cadre moral.

   L’idée de bien commun implique un projet moral, spirituel et philosophique de vie fondé sur des valeurs collectives. Il implique également la sujétion des individus à lui, afin d’établir des limites et de maintenir un certain équilibre au sein de la société. Se soumettre au bien commun, c’est être capable de tempérer, sinon réfréner ses désirs en regard de quelque chose de plus grand que soi : un projet de vie commun fondée sur des valeurs communes. Se soumettre au bien commun, alors même que la technique le permet, c’est abandonner l’idée d’avoir recours à une GPA (Gestation Pour Autrui) – même en cas d’infertilité, de monoparentalité ou d’homosexualité – du fait de notre conception de la vie, laquelle ne peut impliquer ni la manipulation infinie du vivant, ni l’esclavage des femmes pauvres par des riches. Le bien commun, c’est se résigner à accepter certaines injustices de la vie – quand bien même ces injustices trouveraient une réponse dans le progrès technique – au nom d’un principe supérieur à soi (le rejet du transhumanisme), fruit d’une conscience et d’un projet philosophique de vie communs. Le bien commun, c’est l’idée que l’individu agit au regard d’un code moral collectif avant même de songer à ses intérêts propres. Le bien commun est supérieur aux individus. Il est comme une sorte de moralité transcendante qui sert de point de repères aux instances dirigeantes de la nation dans le cadre de leurs prises de décision ; et il sert de normes et de limites qui permettent aux individus de faire société en définissant les contours de ce qui est acceptable et de ce qui ne l’est pas. Car le problème d’une société qui refuse l’idée de bien commun, c’est que se donnant à eux-mêmes leurs propres lois, en toute autonomie, indépendamment de principes et garde-fous moraux qui leur sont supérieurs, les hommes sont davantage enclins à satisfaire leurs pulsions et désirs aux dépends de tout discernement. Le bien commun est l’outil de la nation pour persévérer dans la tempérance face aux tentations des idéologies, qu’elles soient totalitaires ou progressistes[5].  Comme tout ce qui a de la valeur, il faut énormément de temps pour construire le bien commun, et très peu pour le détruire…

 

Les conditions du bien commun :

   Le bien commun constitue la fin de toute nation. Par conséquent, il ne peut y avoir de bien commun sans une communauté qui lui préexiste. Cette communauté, formée par un ensemble d’individus rassemblés par un héritage culturel et historique commun, s’organise de façon que sa destinée se conforme à ses valeurs, à ses principes, à ses mœurs, à sa culture ou encore à son passé, tout en conservant intact les richesses matérielles et immatérielles à travers un régime de propriété collective. Ce régime, qui a donc pour vocation d’être le garant des éléments précédemment cités, c’est la nation en sa qualité d’institution souveraine, et ce par la notion de bien commun. « A moins de se rompre, cet ensemble humain, sur ce territoire, au sein de cet univers, comporte donc un passé, un présent, un avenir indissolubles. Aussi l’Etat, qui répond de la France, est-il en charge, à la fois, de son héritage d’hier, de ses intérêts d’aujourd’hui et de ses espoirs de demain » disait le Général de Gaulle dans ses Mémoires d’espoir.

   Comme je l’ai indiqué précédemment, la nation ne peut pas être neutre en ce qu’elle a pour vocation, afin de créer la cohésion au sein du peuple, de perpétuer une conception de la « vie bonne » ; conception fondée à travers ses expériences passées et qui lui confère une idée morale, philosophique ou encore spirituelle de l’existence humaine qui lui est propre. Cette idée qui relève du bien commun, est d’ailleurs la condition première d’une société juste, car elle dessine les limites de ce qui est acceptable dans la société. Sans conception de la « vie bonne », il n’est pas de justice mais une sorte de service après-vente des désirs et pulsions des individus, soumis qui plus est aux provocations idéologiques et religieuses perpétuelles.

   Ainsi, l’appareil étatique tire sa légitimité d’une seule et unique fin : celle de garantir le bien commun. Le pouvoir, qu’il soit détenu par un souverain ou par des citoyens démocratiquement élus, demeure alors limité par les nécessités du bien commun. Peu importe sa forme, qu’il s’agisse d’une république, d’une monarchie ou autre, le régime d’une nation n’est que l’instrument du bien commun. On a tort de croire que le salut d’une nation peut venir d’un changement de régime, comme s’il existait un régime parfait. En France, on pense que mettre fin à la Vème République pour passer à la VIème devrait régler tous les problèmes et créer les conditions du bonheur du peuple. C’est une hérésie. On fait même l’erreur de considérer le régime d’une nation démocratique comme une valeur par défaut. Or si cette démocratie est tenue en respect par des lobbies commerciaux, idéologiques ou religieux, si elle consacre certains corporatismes par des avantages voire des privilèges, ou si elle foule au pied la volonté du peuple au bénéfice d’une petite oligarchie, elle aura beau être une démocratie, elle n’en sera pas légitime pour autant. Seul le bien commun confère sa légitimité au régime politique d’une nation.

 

Conclusion :

        La nation est bien plus qu’un espace clos, régi par des lois. Elle est une communauté morale, spirituelle, philosophique et culturelle dont la cohésion est assurée par la volonté collective de perpétuer et enrichir l’héritage qu’elle porte. Fort des institutions qu’elle s’est donnée à cet effet, la nation existe également par l’adhésion des individus à un héritage qu’ils entendent perpétuer, à sa culture, à son histoire et à une idée du bien commun qui lui est propre. Pour ce faire, la nation exige une forme de primauté du collectif sur l’individu. Alors, le citoyen devient capable de contenir sa frustration et de différer son plaisir, voire d’y renoncer au nom du bien commun.

    La nation et la patrie permettent à l’individu de construire son identité par la médiation d’une culture. Cette culture va constituer un ensemble de repères qui vont lui permettre de penser, de se situer par rapport aux autres, bref, de se définir. Parce qu’il prend part au projet collectif par l’affiliation à une culture et à une identité communes, parce qu’il en accepte les règles, les codes et les normes et parce qu’il s’engage à les perpétuer, l’individu peut alors prendre sa place dans la société et se faire reconnaître d’elle.

        Le besoin de reconnaissance constitue le premier besoin immatériel de l’Homme. Il implique la nécessaire construction d’une identité individuelle par la réception d’une culture, laquelle lui permet alors de s’affilier à un groupe et d’être reconnu de lui. La patrie propose le cadre culturel nécessaire à la construction de cette identité. Quant à la nation, elle permet à cette identité de prendre place dans un « nous » commun.

        Mais nous l’avons vu précédemment. L’Homme n’est pas qu’un « animal politique » et culturel. Il est aussi un animal spirituel en ce qu’il doit, pour s’épanouir, trouver des réponses à la question du sens de sa vie. D’où l’importance, dans la vie quotidienne, de la notion de sacré.

 A suivre…

Victor Petit

[1] C’est le problème que pose le multiculturalisme. En détruisant l’idée de culture de convergence, le multiculturalisme rend caduque toute idée commune de juste et de bien. Ce qu’illustre l’essayiste Michel de Jaeghere lorsqu’il dit : « Un enfant élevé en Afghanistan dans une famille polygame, dans l’idéal du Jihad, par la seule lecture éventuelle du Coran ne donnera pas le même homme qu’un méditerranéen lisant Homère ou Corneille dans une famille chrétienne |…] ». Cette comparaison montre parfaitement que par son essence relativiste, le multiculturalisme peut constituer un danger pour la cohésion de la nation.

[2] Il faut également noter ses mots prophétiques à ce propos, lors du même discours : « On parle de l’identité lorsque l’âme est déjà en péril. On parle de l’identité lorsque l’espérance a déjà fait place à l’angoisse. On parle de l’identité lorsque les repères sont déjà perdus. La quête identitaire n’est pas une affirmation de soi. C’est le réflexe défensif de ceux qui sentent qu’ils ont déjà trop cédé. »

[3] N’oublions pas que les démocraties, libérales notamment, sont particulièrement récentes à l’échelle de l’humanité. Et non universelles. Il faudra davantage de recul pour mesurer l’état de stabilité du principe démocratique et se souvenir que la France a connu 11 régimes politiques depuis 1789.

[4] Se pose la question de la conscription comme élément constitutif du courage d’un peuple en période de paix.

[5] Encore que le progressisme soit souvent totalitaire…

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