Une critique du libéralisme : introduction

 Temps de lecture : 10 minutes.

           De façon très synthétique, on peut considérer le libéralisme comme une philosophie de la liberté. Pour comprendre cette philosophie, encore faut-il rendre compte de ce que signifie la liberté. Rien de moins simple tant l’idée de liberté a évolué depuis l’Antiquité. La liberté pour les anciens, c’est être maître de soi ; c’est être en mesure de dominer ses passions ; c’est être capable de résister à ses besoins, à ses caprices, à ses désirs ; la liberté pour les anciens, c’est s’arracher à son animalité naturelle par un travail sur soi, par un polissage de ses aspérités. Pour les anciens, l’introspection est un processus indissociable de la quête de liberté dans la mesure où être libre, c’est connaître ses limites afin d’être souverain de soi au sein d’un contexte culturel et social auquel on se soumet – la liberté ne consistant nullement dans l’absence de contraintes. Pour les modernes, la liberté se traduit par la capacité de chacun à disposer de soi-même, comme on l’entend, selon ses envies. La liberté ne réside plus dans la maîtrise de soi, ni dans une forme d’introspection contemplative qui permettrait de vivre librement et en harmonie avec ses limites. La liberté devient tournée vers l’extérieur par l’action ; action de faire ce que l’on désire indépendamment de toute maîtrise de soi et de tout contexte extérieur. Pour les modernes, la liberté suppose alors la déconstruction des normes comme de tout contexte culturel et social, ces derniers contraignant l’Homme à ne pas vivre pleinement tel qu’il l’entend et à ne pas faire complètement ce qu’il désire. Le libéralisme est une philosophie de la liberté, certes. Mais, s’appuyant sur le corpus philosophique des Lumières, le libéralisme est surtout une philosophie de la liberté selon les modernes, laquelle ne peut exister qu’à la faveur de la déconstruction des contraintes qui pèsent sur tous les aspects de la vie des individus – les individus ne pouvant être libres qu’à l’intérieur d’un système dont les limites sont fixées par deux choses : l’individu lui-même d’un côté, la loi du marché de l’autre. Tout bien pesé, le libéralisme n’est pas tant une philosophie de la liberté qu’une idéologie totale qui place l’individu – et non plus la communauté – au cœur de toute politique.

               Nos sociétés occidentales ont largement adopté le paradigme libéral, lequel paradigme repose sur deux piliers. Le premier pilier du libéralisme, c’est l’individualisme. C’est-à-dire l’idée qu’il n’existe aucune valeur au-delà de la rencontre des intérêts des individus. Ainsi, la société n’est pas une « communauté de destin » (selon la très belle formule d’Ernest Renan) dont les membres seraient rassemblés autour d’une certaine conception de la vie bonne et de valeurs communes, mais une simple organisation des conditions de satisfactions des intérêts individuels des individus. Le corps social n’existe plus en tant que communauté de fins, mais en tant que communauté de moyens. « Tout en ne cherchant que son intérêt personnel, l’homme travaille souvent d’une manière bien plus efficace pour l’intérêt de la société que s’il avait réellement pour but d’y travailler » écrit Adam Smith[1]. En agissant en premier lieu pour lui-même, le libéralisme postule que l’individu agit tout autant en faveur de la société. C’est la théorie de la « main invisible » d’Adam Smith appliquée aux rapports sociaux. Parce que les intérêts de chacun sont complémentaires, le libéralisme entend faire reposer « la prospérité de tous sur l’égoïsme de chacun » écrit Alain De Benoist dans Contre le libéralisme. De l’égoïsme naîtrait la vertu ? C’est ce que postule Alain de Benoist lorsqu’il écrit encore que le libéralisme « fait de l’égoïsme la meilleure façon de servir autrui ». Rien ne semble plus vrai, à titre d’exemple, lorsqu’on écoute les revendications des syndicats de cheminots qui, s’opposant à la réforme des retraites du Président Macron, laquelle devait donner un sérieux coup de rabot à leurs régimes spéciaux, se firent fort de justifier leurs grèves et autres sabotages par la défense de leurs intérêts mais, tout autant par la défense des intérêts de tous. Il est un autre exemple saisissant que nous ont proposé les étudiants de la fameuse faculté de Tolbiac. Bien qu’en petite minorité, les étudiants contestataires d’extrême-gauche qui protestaient (par le blocage de la fac) contre la réforme des retraites et au nom de la lutte contre la précarité étudiante affirmaient que leur combat s’exerçait en leur nom bien sûr, mais aussi au nom de tous les autres étudiants. Persuadés de représenter le camp du bien, ces Don-Quichotte de pacotille n’hésitaient alors pas à truquer les votes de leurs assemblées générales, ou tout simplement à en évincer la majorité récalcitrante qui espérait simplement étudier calmement. Tolbiac démontrait une nouvelle fois que les entreprises totalitaires commencent la plupart du temps par une utopie.

Le second pilier du libéralisme, c’est l’économisme. C’est-à-dire l’idée que la société ne peut être envisagée et comprise qu’à l’aune d’une approche principalement économique. C’est aussi indubitablement l’idée que le confort matériel devient l’axiome principal du bonheur comme du progrès moral – ce qui permet de justifier entre autres la délinquance dans les banlieues, nous l’avons vu, au nom du dénuement économique.

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Ainsi le libéralisme est un système total[2]. Il est la promesse de l’émancipation des individus autant que la garantie de la satisfaction de leurs désirs matériels par la concurrence libre des intérêts, c’est-à-dire par la compétition entre les individus (nous y reviendrons). Mais la satisfaction des désirs matériels des individus ne peut être envisagée que par les prémisses du libéralisme économique que sont entre autres la loi du marché, l’impératif de croissance ou encore la concurrence libre et non faussée. Il est important de noter ici que si l’individualisme requiert l’économisme pour exister, l’inverse est tout aussi vrai. Et nous verrons très vite que le libéralisme économique ne peut prospérer qu’en vertu d’une société individualiste au sein de laquelle priment les intérêts individuels sur les intérêts collectifs.

Qu’est-ce que le libéralisme ? C’est le marché qui fait la loi. Dans une société libérale, tout est monétisable ; de la procréation aux transports en passant par la santé ou encore l’armée. Bientôt, l’air que nous respirons fera probablement l’objet d’un marché. Tout existe par le marché comme tout s’explique par le marché. On parle du marché des vacances, du marché des loisirs, du marché du travail, du marché de la prostitution, du marché de la drogue, du marché du mariage, du marché de la séduction, du marché (ou de l’offre) politique… S’agissant de ce dernier point (l’existence d’un marché politique), il est important de préciser une chose sur laquelle nous reviendrons plus tard : puisque le libéralisme considère que la société se définit, s’organise et se limite de façon autonome relativement à la seule rencontre des intérêts des individus, la politique en tant que science de la gestion d’une nation (c’est-à-dire au sens grec du terme) disparaît peu à peu au profit de la politique entendue comme science de l’accession au pouvoir et de la conduite de celui-ci (c’est-à-dire la politique politicienne). De sorte que, comme les individus s’entendent entre eux (le fameux contrat social) dans le cadre d’un gigantesque marché global, la politique se résume à l’art d’accéder aux responsabilités, puis de ménager les intérêts des uns et des autres par l’extension infinie des droits, le clientélisme et la démagogie afin de se maintenir au pouvoir. Ce qui conduit la politique contemporaine non plus à être une science de l’action, mais une science de la communication.

Qu’est-ce que le libéralisme ? C’est un système total dans lequel l’économisme, qui se veut une science[3], a englobé l’histoire, la sociologie, la politologie, la philosophie et qui a réussi jusqu’à réunir les marxistes/socialistes et les libéraux dans l’idée que le bonheur ne pouvait être discuté que relativement à l’économie ; et que l’économie constituait tant la cause des maux humains que leur solution. C’est pourquoi les démocraties libérales entrevoient le bonheur des peuples à l’aune de critères purement économiques et matériels : le taux de croissance, le pouvoir d’achat, le taux d’équipement des ménages en produits divers (internet, télévisions, téléphones portables, électro-ménager…) etc. Entendons-nous bien. Si ces critères sont évidemment indispensables à prendre en compte, on ne saurait résumer le bonheur comme le figure le libéralisme, en vertu de ces seuls paramètres, en occultant l’importance fondamentale des besoins immatériels, identitaires et communautaires des peuples. D’ailleurs, on peut noter que même Marine Le Pen a abandonné les antiennes historiques de son parti et s’est convertie à l’économisme. Elle qui, en 2017, faisait du référendum sur la sortie de la France de l’Union Européenne la maxime première de sa campagne électorale, promettant par ailleurs sa démission en cas de victoire du NON. Singulier aveu du leader de ce parti dont on aurait pu penser que l’enjeu de son élection résiderait davantage dans la défense d’une certaine idée de l’identité nationale.

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Ce qui caractérise ce libéralisme construit sur la notion de marché (une société de marché n’est pas une société avec un marché), c’est qu’il ne peut prospérer que par l’élimination de tout ce qui pourrait venir s’opposer à lui. Car la notion de concurrence pure et parfaite suggère nécessairement que pour que s’exerce pleinement cette concurrence pure et parfaite, toutes les valeurs et normes, tous les verrous culturels, idéologiques ou spirituels doivent être déconstruits. A titre d’exemple, pour que puissent exister la PMA et la GPA, il devient nécessaire de déconstruire une certaine conception traditionnelle de la famille et de la filiation (conception qui existe en vertu de valeurs que les libéraux vont s’empresser de ringardiser au nom du « progrès »).

Le libéralisme a donc deux faces. Ces deux faces, on peut les saisir parfaitement à l’aune du constat suivant. En France, on considère que les libéraux sont du côté de Reagan ou encore de Thatcher, c’est-à-dire à droite de l’échiquier politique. A contrario, en Amérique du Nord, on considère que les libéraux sont davantage du côté d’Obama, d’Hillary Clinton ou encore de Justin Trudeau, c’est-à-dire à gauche de l’échiquier politique. Ces deux visions, en apparence opposées, illustrent ce que Jean-Claude Michéa appelle « l’unité philosophique du libéralisme », soit l’alliance du libéralisme libertaire et sociétal de gauche (Obama, Clinton, Trudeau, Hollande…) et du libéralisme économique de droite (Reagan, Thatcher ou encore Sarkozy et son fameux « travailler plus pour gagner plus »). Depuis des décennies, les uns succèdent aux autres sans espèce de réelle rupture (bien que les politiques aiment se réclamer de ce terme). Tout au contraire, d’alternatives, les mandatures successives font bien plutôt figure d’alternances (les libéraux libertaires de gauche font l’affaire des libéraux économiques de droite et les libéraux économiques de droite prospèrent idéologiquement grâce aux axiomes philosophiques des libéraux libertaires de gauche)[4]. On se rend bien compte que les deux visions du libéralisme (libertaire et individualiste d’un côté, économique de l’autre) constituent les deux faces d’une même pièce. Le paradigme libéral ne peut perdurer sans l’alliance du libéralisme économique et du libéralisme libertaire. Et cette alliance n’a qu’un but : l’émancipation des individus au service de leur liberté d’être et de faire ce qu’ils veulent.

               A travers plusieurs articles – dont celui-ci constitue l’introduction – nous verrons ainsi en quoi l’individualisme (ce qu’on appelle pudiquement le libéralisme sociétal) et le libéralisme économique sont à la fois la cause et la condition l’un de l’autre. Nous tenterons également de dégager les conséquences pour les peuples occidentaux (mais principalement pour la France) du paradigme libéral en termes de culture, d’identité ou encore de justice.

Victor Petit


[1] Cette phrase de Smith fait écho aux mots d’un autre penseur libéral, Jean-Jacques Rousseau, qui écrit dans le Contrat social : « il n’y a personne qui ne s’approprie ce mot de chacun, et qui ne songe à lui-même en votant pour tous ».

[2] C’est à ce point vrai que ceux qui se prétendent les pourfendeurs du libéralisme en sont bien souvent les sublimes idiots utiles. C’est ainsi que l’écrivain Pierre Lemaître tweetait de son Iphone (…) le 19 mai 2020 les mots suivants : « Bezos posséderait l’équivalent du PIB de 180 pays. Qu’on soutienne et défende un système économique qui permet ça me dépasse totalement », alors même que tous ses livres sont bien évidemment en vente sur Amazon, le site marchand du fameux Bezos. L’honnêteté intellectuelle n’a souvent de limite que l’intérêt pécunier.

[3] Pourtant, en tant que science, on a pu constater à mainte reprise que les « experts » en la matière se sont souvent trompés dans leurs prédictions.

[4] On constate toutefois une certaine remise en cause de ce principe avec l’avènement de ce que l’on appelle les « populismes » ; de Trump à Boris Johnson en passant par Viktor Orban. Le temps dira si nous sommes en train d’assister à un réel changement de paradigme

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