Libéralisme et capitalisme

            Dans son acception première, le libéralisme désigne une philosophie politique consacrant la primauté de l’individu sur le collectif, garantissant le droit de propriété, la liberté et l’égalité de tous les citoyens au sein d’un État dont l’interventionnisme se veut limité au régalien. On peut ergoter sur plusieurs détails mais le fond est là. S’agissant du capitalisme, André Comte-Sponville le définit comme un « système économique caractérisé par la propriété privée des moyens de production et d’échange, par la liberté du marché et par le salariat » (Le capitalisme est-il moral ?). Les deux notions semblent peu avoir en commun. Le libéralisme est une doctrine. Le capitalisme est un système. Toutefois, il est usuel de les associer, comme si l’un ne pouvait exister sans l’autre. C’est en partie faux. Le capitalisme peut parfaitement s’accommoder d’un État total et autoritaire qui possède et contrôle les moyens de production. Ce fût le cas de l’Union Soviétique et actuellement de Cuba ou de la Chine. Le capitalisme d’État se distingue du capitalisme privé. Mais à bien des égards, les deux capitalismes sont très proches. D’ailleurs, Cornélius Castoriadis a écrit dans Devant la guerre que « la présentation du régime russe comme ‘socialiste’ — ou comme ayant un rapport quelconque avec le socialisme — est la plus grande mystification connue de l’histoire ». Quant au théoricien marxiste Paul Mattik, il a écrit qu’il y a « naturellement des différences entre le capitalisme d’entreprises privées et le capitalisme d’État. Mais elles concernent la classe dominante, et non la classe dominée, dont la position sociale reste, elle, identique dans les deux systèmes. » Le capitalisme faisant aujourd’hui l’objet d’une critique aussi vive que confuse, les thuriféraires de l’idéologie libérale s’échinent à dégager leur doctrine de toute responsabilité dans l’hégémonie planétaire de ce système économique. En réalité, les deux axiomes du libéralisme – le libéralisme libertaire ou sociétal comme on l’appelle aujourd’hui et le libéralisme économique – constituent des outils philosophiques et politiques essentiels au capitalisme pour prospérer. Si le capitalisme d’État s’appuie sur la force d’un État dirigiste voire totalitaire, le capitalisme privé, propre à nos sociétés occidentales, s’appuie sur l’influence insidieuse de l’idéologie libérale et de ses volets économique et libertaire.

               En effet, la doctrine philosophique du libéralisme suggère que l’émancipation des hommes doive s’opérer par la déconstruction des structures normatives qui les oppressent et les aliènent. Ces structures agissant comme des garde-fous moraux (l’ascèse chrétienne, l’économie dans son acception originelle, une certaine forme d’austérité, la gratuité, la logique du don et du contre-don…), leur déconstruction a pour conséquence la transformation d’une communauté culturellement solidaire en une simple société d’intérêts atomiques. La ringardisation méthodique de ces structures normatives a pour effet la transformation d’êtres humains au sens aristotélicien du terme, c’est-à-dire affiliés à une cité, en simples consommateurs « monadisés » et déracinés. La doctrine philosophique du libéralisme postule également que c’est par la raison que les hommes peuvent se libérer. Or dans l’idéologie libérale, il ne s’agit pas tant de raison raisonnable que de raison rationnelle. Le libéralisme devient alors une manière d’utilitarisme en ce sens que la maximisation du bonheur des individus est indexée sur la satisfaction de leurs besoins et désirs rationnels. Dit autrement, le libéralisme instille l’idée que l’homme est heureux et vertueux dès lors qu’il dispose d’un pouvoir d’achat lui permettant d’avoir accès au confort matériel, technique et technologique. De sorte que mon bonheur dépend de mes moyens. « Plus je possède, plus je suis heureux » pourrait-on dire. Et même « plus je possède, plus je suis vertueux ». Raisonnement qui sert souvent de justification à la délinquance, laquelle ne serait pas le fruit d’un défaut d’éducation, de valeurs, de paresses ou de haine, mais bien davantage d’un simple défaut de pouvoir d’achat… Bien entendu, cette vision rationaliste du bonheur, de la vertu et de la liberté conduit inéluctablement à une société du désir, de l’argent, de la consommation et de l’insatisfaction, laquelle société ne peut être que favorable au capitalisme privé. Elle l’est d’autant plus que le contrat social, legs majeur du libéralisme dans son acception politique, favorise la société de marché inhérente au capitalisme privé en postulant que le seul lien qui unit les individus, c’est la rencontre des intérêts, donc l’échange marchand. A travers ces trois axiomes – émancipation des structures, maximisation rationnelle du bonheur et contrat social fondé sur la rencontre des intérêts des individus – on comprend qu’il est n’est pas si aisé de dissocier le libéralisme du capitalisme. Mais qu’en est-il de l’économie libérale ?

            La prémisse fondamentale de l’économie libérale est que le marché fait la loi. La norme première, celle qui structure les rapports économiques, c’est la loi de l’offre et de la demande. De ce fait, l’économie libérale suggère l’économisme, c’est-à-dire la tendance à observer et lire les comportements politiques, sociaux et économiques par le seul prisme de l’économie. Le libéralisme suggère bien évidemment la libre circulation des biens, des capitaux et des personnes dans un contexte de concurrence globalisée. Il est amusant de noter que la liberté de circulation des personnes cristallise la complémentarité des libéralismes libertaires et économiques. Les libéraux libertaires la promeuvent au nom d’un « universalisme sans-frontières », au titre de l’émancipation des individus de leurs enracinements locaux considérés comme oppressifs de même qu’au titre de la « solidarité ». Quant aux libéraux économiques, ils promeuvent la liberté de circulation des personnes au nom de la libre concurrence et de la loi du marché. De sorte que ce que défend l’extrême-gauche – de Mélenchon à l’aile gauche du Parti Socialiste en passant par les écologistes, le Parti Communiste et la CGT – cette extrême-gauche tant universaliste que sans-frontiériste et immigrationniste, fait en tout point les affaires du libéralisme économique et du capitalisme. En 2011, alors patronne du MEDEF, Laurence Parisot déclarait ceci : « Restons un pays ouvert qui accueille de nouvelles cultures et profite du métissage. […] Je ne crois pas qu’il faille faire [de l’immigration légale liée au travail] un problème[1] ». Voilà une déclaration qu’aurait pu formuler Jean-Luc Mélenchon ou Philippe Poutou sans que le moindre mot ne fusse changé. L’immigration, que Marx considérait comme « l’armée de réserve du capitalisme », crée un dumping social qui devrait révolter la gauche[2]. Mais au nom de son idéologie libérale libertaire, la gauche adoube précisément les causes de ce qu’elle abhorre (consumérisme, mondialisation, désastres écologiques…). Bossuet ne se trompait pas quand il écrivait que « Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes ».

           J’aimerais faire ici un petit aparté. Il est beaucoup de personnes qui appellent de leur vœu l’avènement d’un libéralisme qui serait mesuré, nuancé, modéré. Ceux-là ont à l’esprit l’idée que pourrait exister un libéralisme moral, éthique, responsable. A l’image du cholestérol qui peut être bon ou mauvais, ils considèrent qu’un « bon libéralisme » pourrait être pensé. En réalité, ces personnes portent des griefs à l’endroit de la société moderne profondément imprégnée par le libéralisme (à juste titre me semble-t-il) mais entendent se montrer par trop nuancées, voulant paradoxalement dénoncer la moitié d’un système tout en en sauvegardant l’autre. Il y a là une erreur de compréhension tant l’une et l’autre face du libéralisme ne peuvent exister que conjointement. De plus, il est une erreur de prêter quelque vertu morale que ce soit au libéralisme économique car l’économie, et c’est encore plus vrai dans un système libéral, ne peut obéir qu’aux lois qui sont les siennes. S’il devait s’évertuer à imposer une dimension morale à sa logique de fonctionnement, le libéralisme économique ne ferait que renier ses propres principes et sa philosophie de la liberté. Car ce qui caractérise le libéralisme, et je pense l’avoir montré précédemment, c’est bien sa neutralité axiologique. Or au nom de quel principe plutôt qu’un autre le libéralisme économique se moraliserait-il ? Dans une économie libérale, il n’y a qu’une manière de pratiquer l’économie : c’est celle qui obéit aux lois de l’efficacité. Et il ne peut en être autrement. L’acteur économique n’a qu’une chose à l’esprit : dominer le marché – à tout le moins survivre à celui-ci. L’économie libérale n’est pas quelque chose que l’on peut rendre bon ou mauvais. Elle est, ou elle n’est pas. L’acte économique comporte sa propre logique qui est celle de l’efficacité. Et il n’y a pas mille et une façon de réussir. Pour qu’une entreprise réussisse, il faut qu’elle applique les principes que requièrent l’efficacité économique. Sitôt que cette entreprise déciderait d’adopter une autre voie, elle serait immédiatement rattrapée par les principes d’efficacité économique et devrait, pour sa propre survie, réinvestir les axiomes du système. A une époque abreuvée par le fantasme de la moralisation du libéralisme économique et de la sphère de l’entreprise, ma position peut paraître péremptoire. Mais je persiste à penser que la seule fin d’une entreprise réside dans son succès, sinon dans sa survie. Et ce n’est là ni un bien, ni un mal. Il existe ça et là des entreprises qui font vœu de moralité, distribuant tantôt des primes exceptionnelles à leurs salariés, tantôt des heures de repos. Félicitons-nous-en. Mais sitôt la première difficulté rencontrée, l’entreprise songera logiquement à revenir sur ces avantages. En ce sens, la moralité en entreprise ressemble à la charité du riche. Prenons l’exemple de l’écologie. Les entreprises sont-elles vertueuses lorsqu’elles se targuent d’être « vertes » ? En réalité, en vertu de la loi de l’offre et de la demande, elles se plient simplement au principe de l’efficacité économique qu’est l’investissement dans la demande la plus en vogue. Le raisonnement est parfaitement amoral (et non immoral). Quand l’enseigne Décathlon vend un hijab de sport, elle justifie cela au nom de la volonté – morale – d’ouvrir le sport à toutes les femmes. En réalité, elle s’ouvre simplement à un nouveau marché au nom de l’efficacité économique. Aussi, on pourrait tout à fait décider d’imposer des limites au marché économique libéral. On pourrait par exemple décider qu’au nom d’une certaine conception de la vie bonne, le commerce de la procréation devrait être interdit. Mais alors, on ne serait plus dans une économie libérale. Sans compter que l’on entrerait en contradiction avec les principes du libéralisme libertaire selon lesquels d’une part, chacun peut disposer de son corps comme il l’entend, et d’autre part chacun est l’auteur de sa propre morale. De même qu’il n’y a pas un bon ou un mauvais usage des nouvelles technologies – il y a un usage des nouvelles technologies tout court ; de même qu’il n’y a pas un bon ou un mauvais usage du transhumanisme – il y a un usage du transhumanisme tout court ; il n’y a pas un bon ou un mauvais usage de l’économie libérale, il y a un usage de l’économie libérale tout court.

*

          Je reprends le fil de mon propos en disant que je pourrais désormais discourir sur les vices inhérents au capitalisme (lequel n’est pas dénué pour autant de vertus…). Je pourrais désormais pérorer sur ce capitalisme de consommation[3] devenu un capitalisme de spéculation – à l’aune de la financiarisation de l’économie et de l’impératif de jouissance immédiate prôné par le libéralisme libertaire soixante-huitard (« Jouir sans entrave », « Tout, tout de suite » etc.). Je pourrais désormais ergoter sur l’incroyable cynisme du capitalisme qui n’est jamais que la traduction économique systémisée de l’individualisme libéral. Mais ce n’est pas le sujet de ce texte, lequel n’avait pour seul but que de montrer l’évident lien entre le libéralisme et le capitalisme. Si les deux notions sont par nature très différentes, elles n’en demeurent pas moins liées en ce que les fondements philosophiques du libéralisme ne peuvent que nourrir les ambitions insatiables du capitalisme – mondialisé et globalisé précisément en raison des principes universalistes libéraux.

               Le capitalisme a fait basculer l’économie marchande dans une autre dimension. D’ailleurs, il est amusant de noter que dans son acception initiale, l’économie, c’est la conservation. Économie vient du mot grec oikonomia qui désigne l’administration de la maison, la bonne gestion pour éviter les dépenses inutiles. Qu’est-ce que l’économie capitaliste sinon l’exact contraire ? la consommation pour le plaisir de consommer ? l’obsolescence programmée ? la démesure ? l’érotisme de la possession ? la volupté du désir et la souffrance du manque ? et inévitablement, comme le figurait Schopenhauer, l’ennui ? Cette accélération brutale du processus de marchandisation de l’économie, nous la devons à la loi du marché. Parce qu’il est une philosophie de la liberté individuelle, le libéralisme n’entend promouvoir aucune conception particulière de la vie bonne. C’est au marché de faire la loi. Ainsi, tout est possible dès lors qu’il y a un marché, soit une offre et une demande. Il n’y a pas de place pour l’inutile. Tout doit être rationnel. Tout doit être efficace, car ce qui ne saurait l’être disparaîtrait à l’aune de la loi de l’offre et de la demande. Voilà pourquoi on n’apprend plus le latin à l’école. Voilà pourquoi on ne s’embarrasse plus d’apprendre l’orthographe, la grammaire ou la syntaxe. Voilà pourquoi on évacue la poésie de l’enseignement du français. Tout cela est si inutile au regard du marché du travail ou du marché de l’emploi. Tout cela est si désuet. Pour répondre à la loi du marché, il faut former de bons petits soldats, aux comportements et aux savoirs rationnels, adaptés. Exit les encyclopédies, les dictionnaires et le Bescherelle ; place aux tablettes numériques, aux correcteurs automatiques et à la formation numérique. De bons petits soldats des nouvelles technologies, utiles, dociles, serviles…


[1] https://www.lepoint.fr/societe/laurence-parisot-pour-que-la-france-reste-ouverte-a-l-immigration-legale-16-04-2011-1320147_23.php

[2] Dans les colonnes de L’Humanité, Georges Marchais écrivait ceci à propos de l’immigration : « La cote d’alerte est atteinte. Il faut arrêter l’immigration, sous peine de jeter de nouveaux travailleurs au chômage. Je précise bien : il faut stopper l’immigration officielle et clandestine ». Nul doute qu’il doit se retourner dans sa tombe…

[3] Lequel capitalisme de consommation avait succédé au capitalisme de production. Si le capitalisme de production répondait à des besoins, le capitalisme de consommation a pour principale vocation d’en susciter…

2 commentaires

  1. « la présentation du régime russe comme ‘socialiste’ — ou comme ayant un rapport quelconque avec le socialisme — est la plus grande mystification connue de l’histoire »

    Si vous acceptez la définition du socialisme rappelée par Von Mises, à savoir un régime dans lequel les moyens de production sont détenus par l’Etat, j’ai du mal à voir comment le régime soviétique était autre chose que socialiste.

    Quant à votre question « la bonne gestion pour éviter les dépenses inutiles. Qu’est-ce que l’économie capitaliste sinon l’exact contraire ? », je ne pense pas que ce soit l’exact contraire. Le principe d’un système capitaliste libéral dans lequel les moyens de production sont détenus par des personnes privées, c’est qu’il y a profits et pertes. En cas de profit, le capitaliste peut développer son activité, en cas de pertes, il est forcé d’éviter les dépenses inutiles. Evidemment, cela implique que l’Etat ne le sauve pas avec des subventions.

    Aimé par 1 personne

    1. Bonjour et merci pour votre commentaire très intéressant et étayé.

      Je précise que la formule que vous citez est de Cornélius Castoriadis. Je la trouve en partie juste car, en effet, il a parfois existé dans le socialisme un capitalisme qui ne disait pas son nom. Non pas dans la doctrine socialiste en tant que telle (et ainsi j’entends parfaitement ce que vous dites), mais dans le concret de l’application de la doctrine socialiste. L’exemple soviétique fut à ce titre très pertinent. Certes, les capitaux et moyens de production étaient détenus par l’État. Mais la volonté soviétique de tenir sa place dans le grand concert économique mondial a justifié des procédés dignes du capitalisme privé. Et la Chine, à ce jour, en est un autre exemple. Mais vous avez raison de dire que la doctrine socialiste EST socialiste et rien d’autre.

      S’agissant du deuxième point que vous abordez, il s’agit simplement d’un malentendu. Je voulais davantage indiquer que l’économie capitaliste suggère des comportements qui poussent les consommateurs à acheter ce dont ils n’ont pas nécessairement besoin : les modes, l’innovation destructrice, l’obsolescence programmée etc. Je n’évoquais pas la « bonne gestion » de l’entreprise. Car vous avez raison. La logique économique implique inévitablement pour l’entreprise un pragmatisme certain dans l’investissement ou l’économie (au sens premier du terme).

      En tout cas, un grand merci pour votre intérêt porté à mon texte ainsi que pour votre commentaire.

      Victor

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