Le progressisme : dogme du progrès

Avancer. Être mobile. Bouger. Être en mouvement. Faire bouger les lignes. Être disruptif. Casser les codes. Être flexible. Être… en marche. Le champ lexical est quasiment inépuisable. Bouger, soit, mais dans quelle direction ? Peu importe. Rien ne sert de savoir où l’on va puisque de toute façon, « on n’arrête pas le progrès » nous dit-on. Alors il faut aimer le progrès pour le rendre aimable, afin de l’accepter. Le progressisme serait-il stoïcien ? Pas vraiment. Le stoïcisme a un but : la plénitude. Le progressisme n’en a aucun sinon le progrès en tant que tel. Alors on nous rabâche qu’il faut bouger. « Le changement, c’est maintenant » disait Hollande en 2012. Il faut « écouter le monde changer » nous répète Europe 1. « Construisons dans un monde qui bouge » nous propose la banque CIC. Les exemples sont légion pour qui prête l’oreille. Tout ce qui est susceptible de figer les hommes tant géographiquement que temporellement est à bannir, à déconstruire. Le peuple lui-même doit être une entité capable de s’adapter, et d’accepter que les innombrables changements qu’il vit (changements sociaux, sociétaux, économiques, ethniques, culturels, spirituels…) ne sont que des bienfaits.

Il y a bien des sceptiques du changement, des « gaulois réfractaires » dirait le Président Macron. Ceux-là n’ont d’autre choix que de ployer le genou, au risque de se voir taxer d’« odieux réactionnaires » par les cerbères du dogme progressiste. Pour les remettre dans le droit chemin, on se hâte de faire marcher la fabrique du consentement. Les médias de masse, aussi complaisants qu’endoctrinés se mettent au diapason du progressisme. Les actrices et acteurs larmoyants défilent à la chaîne sur les plateaux de télévision pour prêcher la bonne parole ; entre-temps, ils signent des tribunes faisant l’éloge du progrès, de la liberté, de l’égalité des droits fustigeant le « retour des obscurantismes ». Les plateformes de streaming légal proposent des films et séries adoubant le dogme du progrès. Bien entendu, le peuple n’est jamais consulté et quand bien même il le serait et que le résultat contreviendrait à l’idéologie, les thuriféraires du progressisme se dépêcheraient de dire que « l’opinion n’est pas prête ». Comme si l’intelligence était à deux vitesses et qu’il n’était nul besoin d’écouter les « sans-dents »…

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         Le progressisme voit du progrès dans tout changement. Pourtant, s’il n’y a pas d’axe, pas de centre, pas d’est, pas d’ouest, pas de nord ni de sud bref, quand il n’y a aucun cap ni aucun repère, le mouvement n’est qu’une errance. C’est pourquoi le progrès ne peut être que quantifiable. S’il n’y a pas d’objectif, ce que l’on entend par progrès devient idéologique : voilà ce qu’est le progressisme. Ce sont les objectifs que l’on se fixe qui donnent son sens au progrès. Objectifs qui se fixent par rapport à un état de fait. Car il n’y a pas de progrès en soi[1]. Bon nombre d’âmes prétendues philosophes considèrent que l’important, ce n’est pas la destinée mais le chemin. En somme, le bonheur serait dans le mouvement. Peut-être. Mais il n’y a aucun bonheur à bouger dans le néant. La destinée est en réalité toute aussi importante car sans elle, le chemin ressemble à la déambulation d’un poulet sans tête. La destinée est nécessaire. L’évadé du bagne qui erre dans la jungle ne voit rien d’aussi important que sa destinée. Et c’est parce qu’il s’est fixé une destinée qu’il peut seulement envisager l’idée d’un progrès. On peut tout à fait envisager que l’essentiel réside dans le chemin, dans la quête, dans le parcours qui jalonne une aventure. Mais ce chemin n’a de sens que s’il est orienté vers quelque chose. Dans l’antiquité, l’on considérait que c’était dans l’achèvement des choses que résidait la plénitude. Tout ce qui était fini était beau et parfait. L’Homme ne s’achevait qu’au crépuscule de son existence. Le bonheur ne constituait pas un état allant croissant au gré des changements. Le bonheur résidait au contraire dans l’accomplissement et l’équilibre. La modernité fixe le bonheur à l’exact opposé. Dès lors, il n’est pas étonnant que les jeunes soient portés au pinacle de la société car pleinement mobiles quand les vieux, résolument inaptes au mouvement, sont considérés comme des boulets dont la société ferait bien mieux de se débarrasser. Quel genre de vie peut-on mener lorsqu’on nous martèle depuis nos premiers jours que les meilleures années de nos vies sont les premières ?

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En soi le mouvement n’a rien de mauvais. Mais il devient néfaste lorsqu’il est lui-même sa propre fin. Car le mouvement, par essence, implique précisément la recherche d’un ordre stable – si tout bouge, alors rien ne bouge. Il n’y a de mouvement que dans un monde où tout ou presque est au repos. Ainsi, il est bon de se méfier de cette antienne progressiste qui ne voit rien d’autre dans l’avenir que le progrès. D’aucuns pourraient voir dans cette prudence un discours aux accents conservateurs. En réalité, le conservateur considère que le progrès n’est rien d’autre qu’une évolution de la technique. Et il considère également que si cette évolution de la technique offre de nouvelles perspectives et solutions, elle induit également de nouvelles contraintes qui n’existaient pas auparavant. Nous avons créé de nouveaux moyens de transport, plus rapides et moins coûteux. Nous pensions progresser. Mais ces moyens de transport s’avèrent plus polluants, de sorte que l’époque appelle aujourd’hui à un retour à des modes de déplacement plus écologiques comme le vélo, le tramway ou le train de nuit par exemple. Que dire de l’agriculture de masse, laquelle avait constitué un vaste progrès en son temps ? Le recours à l’agriculture biologique, moins polluante mais aussi plus chère, signe un drôle de retour en arrière. Enfin évoquons la grande distribution, désormais bannie au profit des circuits courts, plus équitables. Drôle d’ironie, de la part du progressisme, que ce plébiscite des modes de vie anciens… Il semble bien que parfois (souvent ?), c’était un peu mieux avant… En réalité, la seule question qui se pose est celle de savoir sur quoi nous acceptons de faire porter la contrainte. Mais le progressisme ne se pose pas cette question. Car le progressisme considère que tout ce qui nous vient des temps passés est désuet, d’arrière-garde autant qu’oppressif et aliénant. De sorte que tout ce que le futur a à nous offrir fait l’objet d’un adoubement immédiat. Cette béatitude tourne à l’aveuglement, nous faisant attendre impatiemment l’avenir, nous empêchant de vivre le présent et nous obligeant à détester le passé de même qu’à en rejeter tout ce que celui-ci aurait de bon à nous offrir. Il est amusant de constater que l’époque n’a que répugnance pour les superstitions – bien qu’elle relativise toujours cette répugnance s’agissant des superstitions exotiques, haine de soi et amour aveugle de l’autre obligent. Mais paradoxalement, elle croit dans le progrès comme un enfant a la certitude que c’est par la cheminée que le Père Noel va entrer dans la maison pour y déposer les cadeaux. Cette naïveté est presque touchante. De cette croyance quasi-religieuse en un avenir par nature radieux naît une forme d’optimisme dépressif : c’est-à-dire d’un côté la capacité à se projeter dans un futur nécessairement meilleur, et de l’autre l’idée qui en résulte que ce que nous possédons et vivons aujourd’hui est donc fade et sans intérêt. Le futur que l’on fantasme nous conduit à mépriser le présent que l’on vit. Saint-Augustin disait que « le bonheur, c’est continuer à désirer ce que l’on possède déjà ». Jamais nous n’en avons été aussi loin tant nous sommes incapables de nous satisfaire de notre condition.

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Cette obsession du mouvement est partout. Dans la volonté transhumaniste de changer l’homme (l’homme augmenté, par opposition à l’homme diminué). Dans le monde politique où la promesse de changement devient l’opium des électeurs. Dans la sphère sociétale où l’on entend changer les modèles de famille, de filiation, de procréation et de division des sexes. Ou encore dans le monde économique bien sûr, où la mobilité rime avec utilité et rentabilité. Le mouvement qu’induit le progrès semble être la solution court-termiste d’une société incapable de se fixer pour observer le monde avec recul et sagesse. L’enjeu de notre époque est de définir un but, de donner un sens à notre vie ainsi que de la valeur aux choses en renonçant au relativisme nihiliste qui tue notre civilisation. Le refus du progressisme est-il assimilable au pessimisme ? Peut-être, mais est-ce un drame pour autant ? Celui qui se méfie de l’avenir n’est-il pas homme à considérer qu’il a quelque chose à perdre ? Qu’il existe des choses de ce monde et du passé qui méritent d’être sauvées ? En cela, le pessimiste serait plus optimiste que l’optimiste-progressiste. Le pessimisme, comme la peur d’une certaine manière, est aussi un instinct de survie, un garde-fou contre l’hybris. En somme, dans une société dont l’État est axiologiquement neutre, au sein de laquelle aucune conception de la vie bonne ne fait un relatif consensus et pire, dans une société fracturée qui voit divers systèmes de valeurs s’opposer, il est proprement impossible de considérer quoi que ce soit comme un progrès. C’est pourquoi le progressisme, en tant qu’utopie ne peut qu’avoir des velléités totalitaires.

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Nous l’avons vu plus haut, le progressisme envisage le progrès comme une fatalité. Tout ce qui advient serait bon car nécessaire. Au point de considérer les totalitarismes non pour ce qu’ils sont (des totalitarismes justement), mais comme des étapes nécessaires au progrès de l’humanité. En somme, s’il y a eu le communisme, c’est parce que nous devions en passer par là pour progresser. Le progressisme relève du dogme complet tant il apparaît que tout mouvement, géographique comme temporel, constitue un pas de plus vers le bien.

Géographique car il est fait un éloge du mouvement en tant que nécessité, au point d’en faire un impératif catégorique de notre société mondialisée. On nous répète que les gens ont besoin de bouger ; que le monde serait désormais nomade au regard d’un sédentarisme mortifère car sclérosant ; que l’adaptation à notre société de flux passerait obligatoirement par notre capacité à adouber le mouvement ; que l’enracinement à un territoire serait par trop désuet et aliénant. Pourtant, une étude de 2018 publiée dans Le Parisien[2] montrait que, cette année-là, la moitié des personnes décédées en France étaient mortes dans le département qui les avait vues naître. Si bien évidemment, certaines d’entre elles avaient travaillé ailleurs et étaient revenues passer leurs dernières années dans leurs départements natifs, ce chiffre traduit un besoin d’enracinement, un attachement au territoire qui va au-delà de l’adhésion à la « société-monde ». Au niveau international, 258 millions de personnes ne vivent pas dans le pays qui les a vues naître[3]. C’est 3,4% de la population mondiale. Ainsi, l’immense majorité des habitants de cette planète demeurent attachés à leurs terres, soit par désir, soit par contrainte. On est loin du fantasme du village global prôné par les mondialistes progressistes de Jacques Attali à George Soros…

Temporel également car tout ce qui est à venir est bon par nature. Les moyens techniques et financiers constituent les seules limites au progrès. Le transhumanisme n’est pas tant interrogé à l’aune des bienfaits et méfaits moraux qu’il pourrait suggérer qu’à l’aune de sa stricte faisabilité technique. Ainsi ce qui est impossible n’est que temporaire. Le progressisme postule qu’il n’y a d’impossible que ce qui résiste à la technique et à l’argent. L’impossible n’est donc que momentané. Il n’y a pas de question morale dans l’équation de l’impossible. Car la morale est considérée comme une sorte de fixisme qui confine au conservatisme, donc précisément en opposition avec le dogme du progrès. C’est d’autant plus vrai que la morale n’est plus indexée à une culture particulière, une histoire, une façon de vivre, des mœurs et des coutumes, mais au progrès technique. « Ce qui fait le progressiste est la croyance que l’homme peut progresser moralement à l’aune de la science, comme si les progrès moraux et culturels de l’humanité étaient conditionnés par l’accumulation des connaissances » écrit Paul-François Paoli dans Aux sources du malaise identitaire français[4].

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Tout ce qui advient devrait être accueilli avec béatitude. En somme, tout va bien Madame la Marquise. Songeons à l’un des plus fameux slogans de mai-68 : « Cours camarade, le vieux monde est derrière toi ». Déplace-toi vers le progrès et laisse l’obscur du passé dans ton dos. Tu ne sais pas où tu vas mais l’essentiel est que tu y ailles. Comme un poulet sans tête en somme. Des « conseils d’éthique » ont beau se former ici ou là pour tenter d’apporter une pointe de nuance aux entreprises progressistes, les lobbies politiques et médiatiques ont vite-fait de leur clouer le bec au nom de la liberté, de l’égalité et des « droits de chacun de faire ce que bon lui semble ». Entre la soumission au dogme et le chantage au conservatisme ou à la réaction – le progressisme se signalant par son manichéisme singulier –, les politiques privilégient la servitude volontaire (beaucoup plus rentable électoralement).

Ainsi le monde progressiste peut tranquillement dévaler la pente en roue libre. Les occasions sont nombreuses de rire ou de pleurer. Nous avons eu les ABCD de l’égalité et la théorie du genre à l’école[5], l’indifférenciation des sexes, la non-binarité (c’est-à-dire le fait de se sentir ni homme ni femme…), la PMA, la GPA[6], des mères qui portent l’enfant de leurs fils[7], des hommes qui se gavent d’hormones pour pouvoir produire du lait et allaiter au nom de l’égalité des sexes[8] ou encore l’écriture inclusive. « Rien n’arrête le progrès » dit-on. Ravi de le savoir. Mais il y a une chose qu’il ne faudrait pas oublier, c’est qu’on dit aussi d’un cancer qu’il progresse…

Victor Petit


[1] Toujours garder à l’esprit qu’Hitler parlait également de « progrès » dans Mein kampf

[2] https://www.leparisien.fr/societe/pres-d-un-francais-sur-deux-meurt-pres-de-la-ou-il-est-ne-01-10-2019-8163834.php

[3] https://www.ined.fr/fr/tout-savoir-population/memos-demo/focus/les-migrations-dans-le-monde/#:~:text=Plus%20de%20258%20millions%20de,4%25%20de%20la%20population%20mondiale

[4] Paul-François Paoli. Aux sources du malaise identitaire français. Editions du Toucan. 2020.

[5] Théorie dont on a dit qu’elle n’existait pas mais dont tout le monde constate qu’elle existe tant nous sommes abreuvés de polémiques au sujet de l’attribution des « rôles genrés » et autres stupidités de cet acabit. Théorie dont on a dit également qu’elle n’était pas enseignée à nos petites têtes blondes alors que sa présence à l’école, du primaire au lycée, relève de l’évidence. Je renvoie à mon livre Homo Dominatus ou l’imposture néo-féministe dans lequel je donne d’abondants exemples.

[6] Au salon « Désir d’enfant », on nous promet « la dernière technologie pour garantir un bébé sain » ainsi que de trouver notre « donneur préféré »… https://www.lefigaro.fr/actualite-france/au-salon-desir-d-enfant-la-gpa-mode-d-emploi-20200906

[7] https://www.leparisien.fr/societe/a-61-ans-elle-accouche-de-sa-petite-fille-01-04-2019-8044476.php

[8] https://homodominatus.com/2019/03/31/transhumanisme-feminisme-lgbt/

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