Génération « Venez comme vous êtes »

Temps de lecture : 16 min

       Aucun slogan n’est plus significatif que le « Venez comme vous êtes » de l’enseigne américaine de Fastfood McDonald’s. En réalité, c’est toute l’époque qui incite chacun à vivre selon ses envies, selon ses désirs et selon sa nature. Un homme libre ne s’empêche pas. Un homme libre ne s’assujettit à aucun code moral susceptible de pervertir son essence. Un homme libre n’est pas libre s’il doit effectuer un travail sur lui-même pour policer ce qu’il est afin d’entrer dans un certain cadre. La politesse, qui est précisément une manière de policer les rapports et organiser la vie en commun est une forme d’entrave à la liberté. En un mot comme en cent : l’Homme est bon par nature ; l’Homme est digne par nature ; l’Homme mérite le respect par nature ; l’Homme est parfait et c’est la société qui le pervertit et le rend mauvais. Dans notre démocratie libérale, l’idéal humain, c’est l’état de nature ; c’est l’Homme vierge de tout enseignement ; c’est l’Homme libéré de toute forme de culture ; c’est l’Homme émancipé de ses attaches ; c’est l’Homme immaculé. C’est bien la raison pour laquelle les démocraties libérales ont tant d’égard pour les enfants. Non qu’il y ait quoi que ce soit à reprocher à une société qui aime ses jeunes, les respecte, leur prodigue les soins nécessaires et leur offre un avenir. Mais lorsque cette déférence à leur égard tourne au jeunisme, on ne fait que produire des générations d’hommes habitués dès le plus jeune à voir le monde tourner autour de leur personne et à n’avoir pour seul idéal qu’eux-mêmes.

Par la philosophie des Droits de l’Homme, par cette dignité qui leur est octroyée dès le premier jour de leur vie, par cette idée qu’avant même d’avoir des devoirs ils ont des droits par nature, il est dit aux hommes qu’ils sont parfaits avant que d’entrer en société. De ce fait, il leur est tout autant expliqué qu’on ne saurait exiger d’eux aucun travail sur eux-mêmes en contrepartie de ces droits puisque lesdits droits leur sont conférés du seul fait qu’ils existent. En somme, on considère les hommes comme des modèles pleinement achevés. Quand les grecs anciens figuraient l’Homme comme un être de médiation dont l’achèvement ne pouvait s’envisager qu’après un long apprentissage, la réception d’une culture et d’un langage, la modernité puis la postmodernité considèrent l’Homme comme immédiatement mature. Pour demeurer libre et autonome, l’Homme devrait résister vaille que vaille aux sirènes de la culture, aux mœurs ou encore aux coutumes, lesquelles ne feraient que circonscrire sa liberté. Ainsi l’Homme ne devrait surtout pas travailler sur lui-même s’il entendait demeurer libre. Qu’on lui reconnaîtrait des tares, et voici qu’il serait aussitôt pardonné au nom de la « tolérance ». Car quoi qu’il fasse, il doit être tel qu’il est pour demeurer libre.

      Il est un mot très en vogue qui illustre avec beaucoup d’acuité cette philosophie que l’on pourrait qualifier d’égocratique : « épanouissement ». Chaque jour nous sommes invités à nous épanouir : à nous épanouir au travail, à nous épanouir dans notre couple, à nous épanouir dans notre vie sexuelle, à nous épanouir en tant que parent, à nous épanouir dans nos relations sociales, à nous épanouir en tant qu’êtres humains tout simplement. A l’épanouissement, les grecs anciens préféraient l’idée d’accomplissement. Quelle différence faire enter épanouissement et accomplissement ? L’épanouissement ne traduit aucun changement d’état. L’épanouissement suggère un bonheur durable sans la nécessité d’aucune évolution. L’épanouissement relève d’une forme d’auto-béatitude narcissique. On peut s’épanouir dans la paresse. On peut s’épanouir dans l’oisiveté. Tout au contraire, l’accomplissement nécessite un travail sur soi pour atteindre un objectif. L’accomplissement vise un état supérieur de conscience et de morale. Aristote considérait l’Homme accompli lorsque celui-ci avait acquis suffisamment d’expérience de sagesse. Pour Aristote, l’accomplissement était indissociable de la praxis, c’est-à-dire de l’action ; action politique mais aussi morale. On ne devient un être accompli que par un travail sur soi opéré à travers la réception d’une culture. De sorte que l’Homme, par nature imparfait, doit se perfectionner, polir ses aspérités relativement à ladite culture pour espérer s’accomplir et vivre en société. A contrario, l’épanouissement, c’est vivre tel qu’on est avec ravissement et contentement.

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         Ainsi, il est de plus en plus d’hommes qui se complaisent dans une forme de vacuité morale dont l’alibi tout trouvé réside dans leur liberté de vivre et de s’épanouir tels qu’ils sont. Puisqu’il n’y a plus de système normatif de valeurs, et puisque les hommes sont libres d’être ce qu’ils désirent et libres d’exister tels qu’ils sont, alors il n’y a rien d’étonnant à ce que, ce qui jadis était considéré comme des vices, soient désormais tenu pour des qualités. Je suis toujours frappé de constater que de plus en plus de personnes aiment à se présenter comme « sanguines », « impulsives » ou encore « entières ». Pour ma part, je considère qu’est entier celui qui est brut, non débarrassé de ses aspérités. J’ai du mal à concevoir qu’on puisse se targuer d’être sanguin et impulsif. Dans ma jeunesse, on attribuait ces qualificatifs aux empereurs romains cruels tels que Néron, Commode ou Caligula quand, de nos jours, on se félicite de les posséder au nom de la liberté et de la spontanéité.

           Il en va de même de la franchise, cette qualité portée en étendard de notre époque tant elle illustre la liberté de ton, alors qu’elle est bien souvent l’alibi d’un manque de civilité et de savoir-vivre. Un jour que je commençais un nouveau travail, ma première journée fut consacrée à la rencontre de mes nouveaux collègues, lesquels ne manquèrent pas de vanter leurs qualités comme si j’avais la charge de les recruter. A mes yeux, trois d’entre eux se distinguèrent. Non pas qu’ils me firent meilleur effet que les autres ou, au contraire, qu’ils me parurent médiocres. En réalité, ils se distinguèrent par la première chose qu’ils me dirent et qui ressemblait à peu près à ceci : « Tu sais, moi je suis cash. Je dis les choses. Je suis quelqu’un de franc. Ça plaît ou ça plait pas (sic), c’est pareil. Je suis entier. » Ces mots que l’on entend partout (notamment chez les starlettes médiatiques) alignés comme des clichés sont une allégorie de la culture égocratique du « venez comme vous êtes ». Or en premier lieu, je me méfie de quelqu’un qui affirme au marteau une de ses qualités comme pour mieux se persuader qu’il possède celle-ci. A l’instar du chef qui ne ressemble jamais moins à un chef que quand il ne cesse de rabâcher qu’il est chef. Ensuite, j’ai tendance à penser que le type sincèrement entier ne fait pas le commerce de sa franchise, au même titre que le vrai généreux est celui qui donne dans le silence de l’anonymat. Être franc, être cash, être aveuglément sincère est devenu la première des qualités en ce que cela signifie l’ultime affirmation de soi aux yeux du monde. Mais la franchise est-elle vraiment une qualité ? N’est-elle pas, à certains égards, une forme de négation de ce qu’on appelle la civilité, laquelle peut tout autant être considérée comme une vertu morale ?  Contrairement à ce que l’on peut penser, la civilité n’est pas cette contrainte aliénante qui nous prive de notre humanité mais, tout au contraire, elle est la condition de celle-ci. Comme le dit François-Xavier Bellamy dans Demeure : « L’Homme est par nature un être de culture ». Cette idée va à l’encontre de la thèse de Jean-Jacques Rousseau selon laquelle l’être humain est bon par nature évidemment. Selon Rousseau, c’est précisément la culture (et notamment la civilité) qui pervertit l’Homme et le rend mauvais. D’ailleurs, Rousseau se réjouirait probablement de la nature égocratique de notre société. Mais Rousseau a tort. L’Homme est un être de médiation. Dépourvu de culture, il ne s’exprime que par la violence et se montre incapable de la moindre empathie. L’étude des enfants sauvages a largement montré à travers les siècles que le défaut de médiation de la culture génère tout au contraire un rejet de l’autre et une incapacité à vivre en société. Donc pour devenir ce qu’il est, à savoir un être humain, l’Homme doit changer ce qui le rattache à son animalité. Il doit apprendre à maîtriser ses passions, à considérer son prochain avec bienveillance, à le ménager et ce au prix d’une forme de reniement de soi. Être franc, être cash, être entier en toute circonstance n’est pas une qualité mais une affirmation inélégante de son égo aux dépends d’autrui, autant qu’une négation de son humanité et ce, de manière hypocrite, au nom de la liberté individuelle.

Toutefois, la civilité n’est-elle pas une forme d’hypocrisie ? C’est un argument fréquemment cité par ceux qui avancent la franchise comme la qualité des qualités. Ne pas dire pleinement ce que l’on pense serait une forme de mensonge et d’hypocrisie. Il y aurait, dans le refus de faire acte de franchise en permanence, une forme de spéculation hypocrite sur l’intérêt qu’il y aurait à ne pas dire la vérité. Cette suspicion rejoint celle formulée à l’égard de la galanterie, perçue de nos jours comme du « sexisme bienveillant ». Or rappelons ce que dit Alain Finkielkraut à propos de la galanterie : « La galanterie est ce semblant, ce léger mensonge, ce presque rien qui pimente l’existence et qui la civilise ». Faire preuve de tempérance dans l’exercice de la franchise, c’est la même chose. Être franc en toute circonstance ne relève pas de la sincérité mais bien plus de la malveillance par négligence de l’autre. Bien sûr, on ne dit pas tout ce que l’on pense. Et qui dirait toutes ses pensées causerait tant de mal qu’il finirait par s’isoler. On peut parfaitement arranger la vérité, tempérer ses propos afin de ménager l’autre. Je ne vais pas dire à mon hôte que le vin qu’il a apporté pour le dîner est imbuvable. Je le dirais éventuellement au sommelier d’un restaurant parce que le rapport qui nous lierait serait uniquement commercial. Mais je ménage celui ou celle qui m’offre une bouteille par plaisir, parce que nos relations sont basées sur la bienveillance. Je ne vais pas faire remarquer à un collègue qui me prête sa voiture et qui me demande ce que je pense de celle-ci qu’elle est inconfortable. En revanche, je le dirais sans filtre au vendeur qui me ferait essayer un véhicule dans l’espoir que j’achète celui-ci. Bref, la franchise n’est pas davantage une qualité qu’un défaut lorsqu’elle est pratiquée sans mesure. D’ailleurs, dans ses Réflexions sur la Révolution en France, Edmund Burke écrit ceci : « Il est des circonstances où la sagesse s’accorde avec la réserve et la dignité pour prescrire le silence ». Assurer être franc et entier de façon péremptoire, en toute circonstance, c’est nier précisément ce qui fait l’être humain, c’est-à-dire la civilité nécessaire à la vie en société. De sorte que quiconque affirme être franc est soit un menteur, soit quelqu’un à fuir. En d’autres termes, on ne peut être humain en étant comme on est. Se targuer d’être sanguin, d’être impulsif, d’être franc et entier en toute circonstance, c’est d’une certaine manière faire passer soi avant autrui ; c’est prioriser ses aspirations et ses sentiments avant ceux de l’autre. En égocratie, les hommes sont tels Épiméthée : ils agissent avant de réfléchir aux conséquences de leurs actes. Or si Épiméthée opérait ainsi par stupidité, les hommes en égocratie agissent de la sorte par vanité et égoïsme.

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         Parce qu’elle enjoint les hommes à demeurer tels qu’ils sont, donc à refuser tout travail sur eux-mêmes au nom de leur liberté, notre société égocratique sombre individuellement et collectivement dans l’anomie, dans la médiocrité et la paresse. Puisque les hommes sont appelés à vivre librement à travers leur état de nature, pourquoi se fatigueraient-ils à essayer de s’améliorer ? Pourquoi s’épuiseraient-ils à se cultiver ? à faire du sport ? à se comporter moralement ? à prôner l’altruisme ? Chacun veut être accepté tel qu’il est. Cette idée est d’ailleurs portée par tous les chanteurs noyés de vanité à la mode. Être accepté tel qu’on est. Curieux paradoxe que d’exiger d’autrui de faire un effort pour se préserver d’en faire soi-même. Notre époque progressiste invite au mouvement permanent mais, curieusement, entend des hommes qu’ils ne changent surtout pas, qu’ils ne travaillent pas sur eux-mêmes, qu’ils demeurent ce qu’ils sont. Le paraître, c’est-à-dire toutes ces normes de comportement qui civilisent, est considéré comme une déformation insupportable de la nature des hommes, nature proprement parfaite. Rien d’étonnant à ce qu’à ce titre, notre époque postmoderne fasse autant l’éloge de la laideur et de l’imperfection que de la beauté. Et ce d’autant plus que le nihilisme postmoderne rejette toute échelle de valeurs permettant de distinguer le laid du beau. Il n’y a d’ailleurs qu’à regarder les physiques anémiques et disgracieux des mannequins masculins et féminins en vogue pour achever de s’en convaincre… Se délestant du paraître, les hommes se pensent libres alors même qu’ils ne font que retourner à leur animalité initiale[1].

        Alors puisque les hommes entendent être acceptés tels qu’ils sont, il est normal qu’ils désirent être aimés pour ce qu’ils sont. Combien d’hommes et de femmes, anonymes ou célèbres, clament haut et fort à qui veut bien les écouter : « Je veux que l’on m’aime pour ce que je suis ». En y réfléchissant bien, cette phrase confondante de banalité est aussi stupide que d’un narcissisme fou. En premier lieu, on n’aime jamais quelqu’un pour ce qu’il est, mais bien davantage pour ce qu’on souhaite qu’il soit. L’amour qui naît est le fruit de la rencontre d’une projection inconsciente d’un certain idéal avec la projection (elle aussi inconsciente) de l’idéal que souhaite renvoyer l’être aimé. En d’autres termes, nous aimons une fiction tout en nous drapant nous-mêmes dans le manteau d’une fiction. De sorte que jamais aucun des protagonistes d’un couple n’est réellement au fait de la véritable identité de l’autre. Et heureusement car c’est précisément ce qui permet au couple de durer le temps que le filtre de l’amour ne finisse par s’envoler, laissant apparaître la vérité de l’être de chacun. Se préparant pour un rendez-vous amoureux, on se fait beau, on s’habille avec soin, on se prépare à paraître. Quant au rendez-vous amoureux lui-même, il consiste en un examen de vente des qualités de chacun qu’enveloppe un voile de vérités arrangées… voire de mensonges. Espérer être aimer tel que l’on est, c’est véritablement ne rien connaître à l’amour. Mais, comme je l’ai indiqué précédemment, cette idée est également d’un narcissisme stupéfiant. Car elle suggère que, celui qui entend être aimé tel qu’il est, est franchement décidé à ne faire aucun effort pour être aimé de l’autre de même qu’à simplement se rendre aimable. Voilà une lubie digne d’une société égocratique.

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          Être tel qu’on est. Cette idée va de pair avec l’effacement du sacré. Plus rien ne justifie que l’on se comporte d’une manière particulière. Plus rien ne justifie que l’on rogne une partie de sa liberté au nom de quelque chose de supérieur à soi. Je me désole régulièrement du spectacle offert, dans de nombreux lieux sacrés par de vulgaires visiteurs vêtus, sans honte, tantôt de marcels pour ces messieurs, tantôt de mini-jupes le nombril à l’air pour ces dames. Certains ne prennent pas soin de retirer leur casquette. Ils viennent comme ils sont, assurément. Et assurément, rien ne saurait contrevenir à leur liberté, pas même les règles élémentaires de respect du sacré. Dans nombre de services publics administratifs (Impôts, CAF, Pôle Emploi…) et commerciaux (La Poste, EDF…), les fonctionnaires sont désormais vêtus de t-shirt, de polos ou encore de sweats… comme à la maison. Il ne faudrait surtout pas les brusquer en leur imposant quoi que ce soit, et surtout pas quelque chose qui ne serait pas directement utilitaire comme une tenue ou un uniforme. Chacun doit pouvoir demeurer unique et laisser libre cours à son individualité et à sa liberté. Hélas, on oublie que la tenue est un outil de travail. On oublie qu’elle place le travailleur dans les dispositions physiques et psychiques nécessaires à l’exercice de sa charge[2]. On oublie également qu’elle est le lien qui unit le travailleur, sa mission et l’entreprise qu’il représente avant tout. Entendons-nous bien. Il en va de même dans le secteur privé évidemment. Arrivé au guichet d’une banque, du service des impôts ou de la Poste, nous n’avons plus affaire à une institution mais à une personne, à un individu. Il a généralement un petit badge qui indique son nom pour que la relation soit « personnifiée ». On pense ainsi rendre les relations plus humaines. Or ce qui protège l’individu, c’est justement l’institution qu’il représente et à laquelle on s’adresse. Ce que l’institution fait passer pour une gestion humaine (l’individualisation du collaborateur et la personnification de la relation-client) n’est rien d’autre qu’un transfert de responsabilité de l’institution vers la personne du collaborateur.

           Les politiques ne sont pas en reste. De Samuel Mecklenburg, deuxième adjoint au maire écologiste de Lyon qui pose ceint de son écharpe tricolore avec des sandales aux pieds à Mélenchon et Ruffin, députés de la France Insoumise pour lesquels la cravate est une oppression en passant par l’inénarrable Sibeth Ndiaye, ancienne porte-parole du gouvernement de Macron, dont les tenues aussi colorées que grotesques tenaient du pyjama pour enfant, de nombreuses figures de la gauche libérale libertaire entendent « venir comme ils sont » en faisant fi des coutumes et du respect des institutions qu’ils représentent. Se vêtir relativement à sa fonction, c’est entrer dans certaines dispositions qui conduisent l’âme et l’esprit (à travers la préparation du corps) au travail. La cravate à l’Assemblée Nationale, n’en déplaise à Mélenchon et Ruffin, c’est un comme un tablier de chef, une blouse de médecin ou un bleu de travail. C’est un symbole qui indique que ce pourquoi nous travaillons, l’objet de notre labeur est une cause qui nous dépasse, qui transcende nos caprices et notre propension à « revendiquer » notre liberté d’être tels que nous sommes. Si je voyais un chirurgien prêt à m’opérer vêtu d’un bleu de travail, d’une veste de pilote de ligne ou d’un marcel, nul doute que je ne serais guère serein tant je me demanderais s’il est réellement dans de bonnes dispositions pour remplir son office… S’agissant des tenues extravagantes de Sybeth Ndiaye ou de la nonchalance de nombres d’élus écolos et insoumis, c’est d’autant plus regrettable que leurs fonctions exigent une certaine discrétion et une humilité qui vont au-delà de leur mépris des conventions et de leur désir égocentrique de liberté. Et que dire enfin de ce professeur des écoles, de son pseudonyme « Freaky Hoody », tatoué des pieds à la tête, visage et yeux compris ? Le moins que l’on puisse dire est que ce personnage vient enseigner à l’école comme il est. Nul doute que le message passe auprès de ses élèves (une fois passé l’effroi…) : « chers enfants, rien n’est plus important que vous-mêmes ». C’est une erreur. L’Homme ne peut pas être la mesure de toute chose.

          « Venez comme vous êtes », c’est l’axiome de n’importe quelle société multiculturelle dont le caractère égocratique est une conséquence inéluctable. Puisque dans ces sociétés, on décrète qu’il n’existe aucun mode de vie ni système de valeurs qui soient communs à tous, chacun est invité à vivre selon les normes et valeurs qu’il s’est lui-même prescrit. Ce qui n’est pas sans poser d’importants problèmes dans la vie en société (le fameux « vivre-ensemble ») lorsque des modes de vie différents, voire diamétralement opposés doivent coexister. Et ce d’autant plus que, nous l’avons vu, toutes les normes qui civilisent (la politesse, la courtoisie, la galanterie…) sont considérées comme des entraves à la liberté de chacun d’être tel qu’il est. Ce qui, au demeurant, n’est pas sans générer les problèmes d’incivilités qu’on ne cesse de déplorer aujourd’hui (saleté dans les rues, musique dans les transports en commun, problèmes de voisinage, rendez-vous non honorés…).

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        Parce qu’il n’y a plus de normes comportementales et de valeurs communes auxquelles se référer, le seul critère de jugement de l’individu réside dans l’individu lui-même. Son jugement ne réside jamais dans l’autre mais toujours relativement à lui-même. Le problème, c’est que l’exigence de ce jugement autocentré est forcément plus laxiste, plus permissive. Les conséquences dans la vie en société ne peuvent être que terribles. « Venez comme vous êtes », c’est l’antithèse de la justice. Car se montrer juste, c’est être capable de prendre de la distance par rapport à soi. L’objectivité de la justice n’existe que par cette distance qui permet le discernement. Comment être juste si l’on est soi-même son propre référentiel, son propre législateur[3] ? Être juste implique de s’extirper de soi, de ne pas s’écouter, de ne pas être son propre cadre. Les hommes sont justes quand la justice les dépasse. « Est moral tout ce qui est source de solidarité, tout ce qui force l’Homme à compter avec autrui, à régler ses mouvements sur autre chose que les impulsions de son égoïsme » écrit Durkheim dans De la division du travail social. Notre société libérale, égocratique, propose à peu près l’exact contraire. En conclusion de ce texte, voici ce quelques mots très clairvoyants de Jean-Claude Michéa : « Comment définir un mode de société où chacun puisse vivre comme il l’entend sans être persécuté au nom du vrai, du beau et du bien ? Le libéralisme politique, c’est cette idée qu’il faudrait définir, en rupture avec toute la tradition politique médiévale et antique, une forme de gouvernement qui ne prescrive aucun modèle de vie particulier. En sorte que chacun serait libre de vivre comme il l’entend. C’est la défense de la liberté individuelle. Cela va très bien quelque temps tant qu’en réalité les gens s’accordent implicitement sur l’idée de ce qu’est  »vivre ma liberté sans nuire à autrui ». Mais à partir du moment où en droit, pour les libéraux, tous les modes de vie sont l’expression d’un choix arbitraire qui ne concernent que  »moi », l’idée va progressivement s’installer que tout mode de vie est une construction symbolique arbitraire, et que tout critère visant à dire que tel mode de vie est meilleur qu’un autre sur quelque plan que ce soit n’a aucun sens. Et l’on arrive à produire ces fameux  »problèmes de société » qui sont devenus notre ordinaire »[4].


[1] L’entreprise de déconstruction des normes et codes qui structuraient les modes de vie a débuté lors de la Révolution française. Voici ce qu’en dit Burke dans ses Réflexions : « Tous les voiles de la décence vont être brutalement arrachés. Toutes les idées surajoutées par notre imagination morale, qui nous viennent du cœur mais que l’entendement ratifie parce qu’elles sont nécessaires pour voiler les défauts et la nudité de notre tremblante nature et pour l’élever à nos propres yeux à la dignité – toutes ces vieilles idées vont être mises au rebut comme on se défait d’une mode ridicule, absurde et désuète ».

[2] A ce titre, on peut d’ailleurs penser à l’uniforme à l’école. Jugé liberticide, son abandon a parfaitement coïncidé avec l’avènement de notre société égocratique.

[3] Dans ses Réflexions sur la révolution en France, Burke écrit : « Les hommes ne peuvent jouir à la fois des droits de l’état de nature et de ceux de la société civile. Pour obtenir justice, l’individu renonce au droit de la déterminer dans ce qui lui importe le plus ». Pour Burke, la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen est donc de nature oxymorique.

[4] https://www.youtube.com/watch?v=5r-tlZfGPW0&list=PLpEEckxD9abWo9gEXCFxFPnUpvf55gby_&index=2&t=1041s&ab_channel=CLAVbe1

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