De quoi l’art postmoderne est-il le nom ? 2/3 : déconstruction

Temps de lecture : 8 minutes

L’art au XXIème siècle consiste en une synthèse du nihilisme postmoderne. Cela pourrait paraître surprenant. Mais à y regarder de plus près, l’art en présente tous les symptômes. Du relativisme à la déconstruction des normes, du rejet de toute échelle de valeurs à l’exaltation du néant en passant par l’hypertrophie des égos, l’art s’est mué en une gigantesque imposture idéologique. Petit tour d’horizon non exhaustif en trois parties, dont voici la seconde.

         Casser les codes. Briser les lignes. Repousser les limites. Conformément à son époque, l’art entend déconstruire les normes. Au début du XXème siècle, il convenait de choquer le bourgeois. Désormais, il faut non seulement choquer, mais aussi innover, être en rupture, s’affranchir des normes qui, au même titre que les valeurs, seraient aliénantes, contraignantes, liberticides voire fascistes. Si tout devient art dès lors qu’on le dit, c’est précisément parce que l’art n’est dorénavant plus déterminé par aucunes normes ou formes quelconques. Autrefois, l’art, ou plutôt les arts, étaient définis par certaines propriétés. C’étaient précisément ces propriétés qui conféraient leurs sens aux arts : à la musique la recherche de l’harmonie, aux arts picturaux la représentation sensible du sublime, au cinéma l’agencement visuel d’images animées racontant une histoire, à la poésie l’ajustement des mots en rythme et en rimes etc. Ces définitions étaient suffisamment vagues pour autoriser une certaine créativité, de même qu’elles circonscrivaient a minima le champ des possibles : une musique disharmonieuse n’était pas de la musique ; un roman sans histoire n’était pas un roman etc. Avec la postmodernité, toute circonscription des divers champs des possibles est désormais honnie. Tout doit être réalisable. Tout doit être imaginable. Il ne doit plus exister aucune limite à la création artistique. Tout doit être « conceptualisable ». D’ailleurs, nombre d’artistes parlent de « concept », ce qui traduit une vision de l’art parfaitement abstraite et « dénormée ». Cette vision abstraite, qui refuse la contrainte, autorise tous les délires et impostures que le cerveau humain peut bien imaginer : de la musique sans musique (les 4minutes33 de John Cage) ou encore disharmonieuse (la musique sérielle), de la peinture sans peinture (les monochromes), du roman sans histoire (le « nouveau roman ») ou encore de la poésie sans rimes (la prose). Seule importe l’idée, le concept. A l’occasion d’une mini-conférence organisée par l’ESCP Paris, le musicien Antoine Hervé déclarait ceci : « J’ai étudié au conservatoire de Paris avec des gens très intelligents, très cultivés. Mais quand j’ai regardé comment fonctionnait la musique contemporaine, je me suis trouvé coupé. Ce n’était que pur esprit. On ne parlait que de  »concept ». Certaines œuvres étaient composées non pas pour être jouées, juste pour être écrites ». En Art Contemporain, c’est bien dans l’idée que réside l’œuvre[1].

         La postmodernité n’entend pas que la liberté, ce n’est pas l’absence de normes. En réalité, l’absence de normes, c’est le néant, le rien, le vide. Et la production artistique postmoderne en est l’illustre symbole. Il n’y a pas de liberté sans normes tout simplement parce que n’existe que ce qui est limité. Ce qui n’a pas de formes est informe. Ce qui n’a pas de limites est indéfinissable. De même qu’un pays n’existe que par les frontières qui le déterminent, de même l’art n’existe que par les normes qui le définissent. On ne peut appréhender quelque chose qui n’a pas de forme, qui est « désordonné ». Cette relation informe de la postmodernité à l’art, et plus généralement au monde, est d’ailleurs parfaitement palpable dans l’architecture. Des pyramides d’Egypte aux temples hindous, des cathédrales gothiques aux château de la Renaissance, l’Homme a entendu l’art de bâtir selon certains principes, certaines normes visant la recherche de l’harmonie et de la vérité. L’Homme devait cheminer et réaliser sa tâche selon « les règles de l’art ». Considérant les énormités architecturales postmodernes, de Beaubourg au Musée Guggenheim de Bilbao en passant par la récente Tour Majunga de la Défense, l’on ne peut que constater un abandon de cette quête d’harmonie au profit d’un rapport au monde non pas libre, mais nihiliste.

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         L’art doit innover. Au même titre que l’entreprise, l’art doit se renouveler, lancer des modes. A ce titre, il est d’ailleurs cocasse de constater que nombre d’artistes contemporains se plaisent à critiquer le capitalisme de façon opportune tout en en adoubant les codes (la mondialisation, la production d’œuvres en série[2], l’impératif d’innovations, la loi du marché, la publicité, la quête du profit, la spéculation…). Cette nécessité d’innover confère aux œuvres d’art – et l’on peut penser en premier lieu à l’Art Contemporain – une forte propension à être très rapidement oubliées et remplacées – d’où le besoin pour les artistes d’aller toujours plus loin dans le trash, le laid ou le pseudo-subversif. Mais cette tendance à l’oubli tient aussi à la destruction des valeurs et des codes traditionnels de l’art, à cette volonté de faire table rase du passé et d’ignorer l’héritage laissé par les innombrables mouvements artistiques qui ont traversé les âges. En effet, si les œuvres du passé ont parcouru des décennies, des siècles sinon des millénaires pour accéder au rang de classiques, c’est tant par leur caractère esthétique que pour leur capacité à s’ancrer dans leur époque, et à s’enraciner dans leur zone géographique, bref, à raconter une partie du monde tel qu’il fût. La période d’Edo (du XVIIème au XIXème siècle), au Japon, est symbolisée par une certaine idée de l’esthétique dont La Grande Vague de Kanagawa, de l’artiste Hokusai, est un des plus éminents symboles. En terre catholique, aux XVIème et XVIIème siècle, l’art baroque fut le porte-étendard de la contre-réforme, en réaction à la naissance du protestantisme. Les œuvres de Rembrandt, du Caravage ou de Velasquez sont ainsi les marqueurs géographiques et temporels de leur temps. L’écriture, la sculpture, la musique ou l’art pictural racontent ainsi une partie du monde. La volonté contemporaine de s’affranchir du passé, de ses codes et de ses traditions, autant que de nier la primauté esthétique de l’œuvre et de sa forme au profit de l’idée, fait désormais de l’œuvre d’art postmoderne un simple artefact impossible à reconnaître et à distinguer d’un autre. L’œuvre d’art est désormais affranchie de toute appartenance à un quelconque mouvement artistique, donc, de toute capacité à raconter une époque et une géographie. Impossible à identifier par une certaine technique de même qu’incapable de s’enraciner dans un territoire, d’être le représentant de son temps et de son espace, l’œuvre postmoderne – et l’on doit songer ici à l’art nihiliste par nature, c’est-à-dire l’Art Contemporain – est sans frontières, mondialiste et mondialisée. Elle peut voyager librement à travers le monde, certes, mais qu’a-t-elle à raconter ? Le danger de cette vision libertaire de l’œuvre d’art – libérée de toute contrainte d’appartenance à un quelconque mouvement artistique de son temps et de son espace – est de créer une offre artistique totalement uniforme et parfaitement indifférenciée où que l’on puisse se trouver sur la planète.

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         Des siècles durant, l’art a tenté de raconter le monde, de le décrire, parfois de lui donner un sens. Aujourd’hui, l’art a surtout pour vocation de raconter l’artiste, égocratie oblige. La vision postmoderne de l’art est que l’art doit exprimer l’intériorité de l’artiste, sa vision du monde, sa vérité bref sa « nécessité intérieure » selon Kandinsky. L’œuvre n’est que le medium de cette nécessité intérieure, de sorte que l’artiste précède son œuvre. Jusqu’à la moitié du XXème siècle, l’artiste avait toujours observé un certain silence, se refusant à toute explication, toute justification ou toute exégèse de sa vie, comme s’il se mettait en retrait derrière son œuvre ou comme si celle-ci suffisait à parler pour lui. A partir des années 50-60, une rupture radicale s’est opérée, faisant de l’artiste l’objet d’une starification sans précédent. Désormais, l’appréhension de l’œuvre est impossible sans la pleine compréhension de l’artiste, de sa vie et de son histoire. D’ailleurs, il n’y a guère de hasard si l’œuvre d’Art Contemporain n’est valorisée non pour elle-même mais à travers la cote de l’artiste.

         Des siècles durant, nombre d’artistes ont œuvré dans l’anonymat. Aujourd’hui, ils brillent sous le feu des projecteurs. Le renversement est total. L’œuvre d’art n’existe plus pour elle-même. Elle ne vit plus qu’à travers le verbiage explicatif qui bien souvent l’accompagne autant qu’à travers la vie de l’artiste, son origine, son parcours professionnel, ses états d’âme et bien entendu sa cote déterminée pour beaucoup par l’ensemble de ces critères. L’œuvre d’art n’est plus au cœur du sujet artistique que pour servir la nécessité intérieure de l’artiste et sa quête d’exclusivité narcissique.

         A ce titre, en parfaite symbiose avec son époque, l’Art Contemporain développe une vision de l’art égocentrée qui place la personne de l’artiste au cœur de son œuvre. Cette starification de l’artiste (qui bien souvent permet de masquer l’inanité de son travail de même que son aspect proprement inesthétique) autant que le caractère messianique qui lui est exagérément attribué rendent l’Art Contemporain totalement inattaquable. Ainsi, toute critique de l’Art Contemporain relèverait d’une insupportable guerre menée contre la liberté de l’artiste. Peu importe que ledit artiste présente des bocaux remplis de ses propres excréments pour une œuvre d’art (la fameuse Merde d’artiste de Piero Manzoni), son délire scatophile et narcissique ne saurait être discuté au nom de la sacro-sainte liberté de l’artiste et de son droit de s’exprimer. Son œuvre n’est que le médium de sa griserie égocentrique et ne saurait alors être jugée. Seule compte son intention, son génie créatif au service de sa liberté d’expression. Critiquer son œuvre, ce serait remettre en cause cette liberté d’expression. Et si critique il y a, immédiatement résonnent les mots « réactionnaire », « fascisme » ou encore « atteinte à la liberté de l’artiste ». Lorsque l’immonde « sculpture » (comment ne pas mettre des guillemets à ce qui n’est rien d’autre qu’un ballon gonflé d’air) de Paul Maccarthy représentant un sex-toy géant, Place Vendôme, avait été vandalisée, la Ministre de la Culture Fleur Pellerin avait qualifié le geste d’ « atteinte insupportable à la liberté de création ». Cette fameuse liberté de création relève surtout de l’injonction faite aux « masses abêties », formule de Kandinsky, d’accepter l’inacceptable au mépris du bon sens le plus élémentaire. Ce à quoi ces masses résistent bien heureusement.

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         Cet art « déformé », totalement affranchi de toutes normes et contraintes, signe précisément la redéfinition de l’idée d’art. De sorte que tout peut être art. Je peux installer un ours en peluche dans une corbeille remplie de tickets de caisse, appeler mon installation : « Enfance et désolation pécuniaire » et expliquer que mon « œuvre » singe « le maintien du statut déresponsabilisé et servile de l’enfant par la folie consumériste mondialisée », tout ce délire grotesque pourra être considéré comme artistique. Et qui sait si je ne serais pas un jour exposé dans un musée. Bien évidemment, j’ai conscience que les mécanismes de succès sont bien plus complexes. Mais l’objet de cet exemple est d’indiquer au lecteur que l’art ainsi relativisé ne conduit qu’à la négation de l’idée d’art. L’art postmoderne est un concept.

         Ne nous y trompons-pas. Cet art informe, cet art du rien, du néant, l’art de la musique sérielle, du nouveau roman, des monochromes, du Piss Christ, des expositions sans peinture ou des concerts de musique sans musique, cet art là est un art de niche. Un art narcissique, nombriliste où les pédants côtoient les hypocrites sur fond de verbiages mielleux et de spéculation financière. L’art, oserais-je dire « populaire », est bien loin de ces sensibleries de salon, et demeure, à bien des égards, suspendu aux intérêts commerciaux de masse. C’est d’ailleurs ce qui explique le niveau cruellement bas et le manque effrayant de créativité et d’exigence de la culture populaire actuelle. Comment pourrait-il en être autrement ? alors même que l’on considère que tout se vaut ? alors même que l’on considère que la culture ne doit surtout pas participer de l’élévation intellectuelle des hommes ? alors même que l’on considère Marc Lévy comme l’égal de Chateaubriand ?

Victor Petit


[1] Le sens de l’œuvre n’est alors plus dans son achèvement, ou même dans sa finalité sensible et intelligible, mais davantage dans son processus de création et de médiatisation.

[2] Ce qui revient par ailleurs à démythifier l’œuvre d’art, à la banaliser. Et ce d’autant plus que la multiplication des canaux de communication permet à l’œuvre d’art d’être accessible de partout, visible sous toutes les coutures. De sorte que le caractère mystique de la rencontre avec l’œuvre disparaît au profit d’un certain désabusement. En 2020, qui pourrait bien se montrer surpris et ému devant la Joconde ?

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