Autopsie de la crise politique contemporaine

Par nature, l’Homme est un être de culture. Voilà une assertion, somme toute banale, qu’il convient toutefois d’expliciter. A l’état de nature, l’Homme est un être vivant parfaitement nu, dépourvu de tout, et que rien ne distingue des autres animaux. Il ne possède pas de griffes pour se défendre, ni d’ailes pour s’envoler et encore moins de crocs pour attaquer des proies. A l’état de nature, l’Homme n’est rien. Néanmoins, il dispose d’outils physiologiques lui permettant de penser et de réfléchir (un cerveau) ou encore de communiquer par le biais d’un langage (des cordes vocales etc.). Mais vierge de tout apprentissage, ces outils ne lui sont d’aucune utilité. Car l’Homme ne se réalise pas spontanément en tant qu’être humain. Il se réalise par le biais d’un apprentissage, ou plutôt, par la réception d’une culture. C’est de cette manière qu’il quitte l’état animal, et peut dès lors vivre en société. La culture regroupe nombre d’éléments : un langage, un ensemble de codes, de principes moraux, une affiliation à une histoire, à un groupe – lequel groupe permet précisément la transmission de cette culture – etc. La culture est ce qui cultive, ce qui élève.

Or, dans sa gigantesque entreprise d’émancipation des individus, la Modernité a engendré une sorte de liquidation de la culture. Le Cogito ergo sum cartésien en est un premier marqueur. L’Homme existe et s’émancipe en ce qu’il est un être de conscience et de raison. Dès lors, il peut se définir en tant que sujet autonome. Cette idée (très schématisée) signe le déclin de la culture en tant que principe hétéronome et normatif. Dit autrement, la culture (au sens large : la religion, les mœurs, les coutumes, les traditions, le langage, l’affiliation à une histoire commune et à un destin commun, les sentiments d’appartenance…) ne se décrète plus aux hommes en tant système de normes et de valeurs. Tout au contraire, la culture tend toujours plus à être considérée comme une entrave à la liberté des hommes d’être ce qu’ils veulent être et de faire ce qu’ils veulent faire. La culture n’est plus tenue pour un corpus de valeurs qui permet aux hommes de former une communauté humaine, mais un ensemble d’aliénations, de déterminismes et d’entraves à leur liberté et à leur autonomie. Rien n’est plus faux évidemment. Comme le fait remarquer très justement François-Xavier Bellamy dans Les déshérités ou l’urgence de transmettre, la culture n’empêche pas les hommes d’être inhumains. En revanche, l’absence de culture empêche totalement les hommes d’être humains.

Puis vint la Postmodernité. Considérant les promesses émancipatrices de la Modernité comme non-tenues, la Postmodernité ne croit plus en rien, et fait de l’individu une réalité parfaitement subjective et auto-déterminée. Pour la Postmodernité, tout est subjectif et relatif. De sorte que tout ce qui est de l’ordre de la médiation doit être déconstruit.

Afin de se réaliser en tant qu’être humain, l’Homme requiert la transmission d’une culture. Nous l’avons dit. Du reste, cette culture ne peut lui être transmise que dans la seule mesure où l’Homme vit en société. Contrairement à ce que pensaient les modernes, et notamment les théoriciens du contrat social comme Hobbes, Locke ou Rousseau, la société ne résulte pas tant d’un contrat que d’une nécessité, laquelle nécessité à précisément trait à l’essence de l’Homme. Cette essence, Aristote l’avait décrite en ces termes fameux : « L’Homme est par nature un animal politique ». Ici, on entend politique au sens grégaire du mot, au sens de la vie en commun, au sens où un peuple se sociabilise et s’organise autour d’une certaine façon de vivre, d’un mode de vie particulier. Mais pour être plus précis, il faut bien saisir ce que dit Aristote lorsqu’il dit que l’Homme est un être naturellement politique. En l’occurrence, il dit trois choses. La première est que, par nature, l’Homme est un être communautaire. C’est ce pourquoi la vie en société ne résulte pas tant d’un contrat social que d’un besoin, ou plutôt d’une condition – dans le sens où la transmission d’une culture ne peut s’effectuer que par le biais d’un groupe un tant soit peu pérenne. La deuxième chose est que l’Homme ne peut vivre que dans une société régie par des rapports de pouvoir. Enfin, la troisième chose est que c’est au sein d’une polis, d’une cité, que l’Homme peut se réaliser en tant qu’animal grégaire. Car la cité constitue la forme de société la plus achevée en ce qu’elle comprend un peuple, une culture ainsi qu’un gouvernement et des lois.

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Si l’Homme est un être qui ne peut se réaliser en tant qu’être humain que par la transmission d’une culture, il est aussi par nature un être politique. Il convient toutefois d’établir une distinction fondamentale entre le politique et la politique. On peut résumer cette distinction – qu’opéra nombre de philosophes, d’Aristote à Julien Freund – de la façon suivante : le politique désigne l’articulation des activités humaines au sein de la société ; la politique désigne l’ensemble des institutions qui organisent une société et en administrent l’exercice du pouvoir.

Le politique :

Sommairement, l’on peut définir le politique comme une phénoménologie de l’activité humaine au sein de la cité. Toutefois, il ne s’agit pas d’étudier toutes les activités humaines en les qualifiant de politique. Des innombrables phénomènes propres à la nature humaine, le politique entend rendre compte de ceux qui tiennent de la vie en commun. Le politique, c’est en premier lieu l’idée qu’il existe un commun (un espace géographique, des coutumes, des traditions, une langue, une histoire, des principes, une justice etc.), et que ce commun doit être partagé par tous. Au cœur du politique, il y a la notion de concorde ; c’est-à-dire une volonté proactive du peuple de vivre en société de façon harmonieuse. Bien entendu, cette volonté doit être permise, encouragée voire dirigée par des institutions qui, elles, sont du ressort de la politique. Le politique, c’est le champ du commun et l’articulation de celui-ci au sein de la cité. Le politique, c’est la matérialisation, ou plutôt la concrétisation du bien commun, lequel bien commun est la finalité de la politique – au sens où il doit être au cœur des préoccupations des gouvernants et des institutions. Le politique ne s’ajoute pas à la nature humaine. Le politique résulte de la nature humaine en tant que l’Homme est un être social.

Ainsi, chacun occupe une place dans le politique puisque chacun en est à la fois l’acteur et le spectateur : l’acteur en ce qu’il prend part à la vie commune – sans être esclave de quiconque –, mais aussi le spectateur en ce qu’il est également le produit de la vie commune. Dit autrement, chacun participe à la vie commune tout en subissant les effets de celle-ci. Cette dialectique est éminemment de l’ordre du politique. Le politique, ce n’est pas l’État ; ce n’est pas non plus le régime de gouvernement. Le politique, c’est la communauté en tant que produit des institutions et de l’action de la classe gouvernante (la politique) ainsi que du peuple lui-même. Le politique désigne donc la capacité – traduite par la volonté du peuple et des dirigeants – d’agir en faveur du bien commun.

Or, tentant de brosser le portrait de notre nation, que constate-t-on immanquablement ? Depuis une quarantaine d’années, nous assistons à ce que j’appelle un « effacement du politique ». Par cette formule, je n’entends pas l’idée qu’il n’y aurait plus de commun, plus de choses à partager, plus de volonté de vivre ensemble en tant que communauté de destin. En réalité, l’éclatement de la communauté en monades et l’archipellisation de la société (selon le mot de Jérôme Fourquet) ne sont pas tant des causes que des conséquences de l’effacement du politique. Ce que j’entends par cette formule, c’est l’idée que, pour plusieurs raisons – que je vais évoquer ici –, institutions et gouvernants sont devenus ou se sont rendus eux-mêmes impuissants.

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S’il est un trait caractéristique de l’immense majorité des démocraties occidentales, c’est qu’elles sont dirigées depuis des décennies par des libéraux et des socio-démocrates. Mieux encore, l’Europe a été construite par des libéraux et des socio-démocrates. Quant à la France, il y a bien longtemps maintenant qu’elle a pris le chemin du libéralisme et de la sociale-démocratie[1]. Or s’il est un point commun entre le libéralisme et la sociale-démocratie, c’est bien l’économisme ; c’est-à-dire l’idée que l’activité humaine, les comportements ou encore les modes de vie d’un peuple ne s’observent et ne s’expliquent que sous le seul prisme de l’économie. Ainsi, tout ce qui est du ressort du commun ne procède plus de la volonté politique des institutions et de la classe gouvernante, mais en premier lieu de l’économie et du marché. Dans cette perspective, l’État doit donc demeurer axiologiquement neutre, et n’a pas pour vocation la poursuite du bien commun. D’ailleurs, comment le pourrait-il ? puisque notre démocratie libérale consacre l’individu avant le collectif. Du reste, l’idée sous-jacente est bien qu’en démocratie, les choses s’organisent et se règlent par la libre volonté des citoyens. Nous verrons, dans les pages qui vont suivre, que le contexte français fait pourtant figure de paradoxe. Car d’un côté, l’État renonce sciemment à agir politiquement en faveur de ce qui est de l’ordre du commun – et qui intéresse les citoyens en tant que communauté (la sécurité, la justice, l’immigration, la santé, la cohésion nationale…). De l’autre, l’État se fait fort de s’immiscer toujours plus au cœur de la vie privée des citoyens en tant qu’État-nounou, lequel s’évertue toujours plus à restreindre leurs libertés comme leurs responsabilités au nom de leur bien individuel. Finalement, cette immixtion dans la sphère privée des individus n’est-elle pas la conséquence de l’abandon du politique, c’est-à-dire de l’action en vue du bien commun ? C’est très probable.

Reste que, les démocraties libérales ont pour principes le primat de l’individu sur le collectif, ainsi que la liberté par l’égalité. De sorte que l’effacement du politique au profit de l’action en faveur de l’individu est inscrit dans leur nature même. Ainsi, les institutions et la classe dirigeante n’ont plus pour objet l’intérêt du peuple en tant que communauté, mais bien davantage la satisfaction des désirs des individus. Dans son Esquisse d’un essai sur la littérature du XVIIIème siècle, Benjamin Constant écrit ceci : « Tout est moral dans les individus. Tout est physique dans les masses ». La classe dirigeante et les institutions n’ont plus pour finalité de gouverner et protéger un peuple en tant que masse physique, produit d’une histoire et communauté de destin. La classe dirigeante et ses institutions entendent gouverner une somme d’individus isolés les uns des autres, libres, autonomes, aux destins disjoints et aux revendications multiples. Concrètement, cela signifie que classe dirigeante et institutions sont devenues incapables de prendre des décisions qui engagent la totalité de la communauté parce que précisément, elles refusent de contraindre et de frustrer tels ou tels individus, telles ou telles minorités.

Il en ressort deux choses : un immobilisme politique évident, et une gouvernance par l’émotion et la morale. Le fait que l’on n’utilise pas les termes de « réfugiés » ou de « clandestins », lesquels appartiennent au champ lexical du politique, mais de « migrants » ou encore d’ « exilés », termes bien davantage du ressort de l’émotion, de la morale, voire de l’humanitaire, en est un exemple saisissant. L’on peut prendre un autre exemple qui est celui de la sécurité, laquelle n’est plus étudiée de façon macro, c’est-à-dire comme une donnée conjoncturelle illustrant la santé du peuple, mais de façon micro, c’est-à-dire en tant qu’addition de faits divers sans rapports les uns avec les autres. De sorte que l’insécurité grandissante qui frappe le peuple français est présentée non pas comme une réalité politique, mais comme un « sentiment » d’insécurité (vocabulaire une nouvelle fois du registre de l’émotion) ressenti par des individus (donc partial et d’aucun intérêt). De même qu’à la première polémique s’agissant d’un suspect malmené par les forces de l’ordre (pour plusieurs millions d’interpellations chaque année), l’on en fait une affaire d’État et l’on organise un « Beauvau de la sécurité » pour ce qui relève pour le coup du véritable fait divers.

Cette prévalence de la morale est une prise d’otage du politique par les sentiments. Car le politique appelle l’action au service du bien commun, quand bien même ladite action pourrait être considérée comme immorale pour certains – c’est le principe de la raison d’État. Si c’est la morale qui guide l’action, la communauté n’en est plus une en ce qu’elle perd sa souveraineté. Dans La notion de politique, Carl Schmitt écrit : « Est souverain celui qui décide de l’exception ». Si l’action politique n’est plus guidée par le politique mais par la morale, le peuple n’est plus souverain. C’est d’autant plus significatif s’agissant de la crise migratoire que l’action politique guidée par la morale laisse entendre que la France comme l’Europe seraient débitrices, et auraient une sorte de dette morale à payer. Or la France n’est débitrice que relativement au peuple qui la constitue[2]. « Tant qu’une civilisation reste fidèle à l’impérativité de ses normes, on ne saurait parler de décadence. Elle s’y embarque dès qu’elle rompt avec elles » écrit Julien Freund dans La décadence. Or quand c’est la morale qui guide l’action politique, et non plus la raison supérieure que constitue la communauté nationale, alors il n’y a plus de principes que moraux et le politique est liquidé. La morale ne peut exister dans une civilisation qu’assujettie au politique. Lorsque la morale prend le dessus, la nation et le peuple perdent leur souveraineté car elle peut être utilisée à des fins idéologiques. Outre le champ de la politique politicienne, largement viciée par la morale, il n’est que de constater l’emprise grandissante des ONG (Organisation Non Gouvernementale) sur les nations et le chantage affectif qu’elles font peser sur les gouvernants. Et c’est sans compter avec le pouvoir de pression des médias, Google, Facebook, Twitter et Youtube en tête, lesquels constituent tant des outils politiques de communication que de censure de masse sur l’autel du « bien-penser »[3].

L’effacement du politique n’est pas à mettre au seul crédit du libéralisme et de la sociale-démocratie. L’effacement du politique tient également à la « fin de l’histoire », concept de Hegel repris par Fukuyama. La « fin de l’histoire » considère le modèle occidental comme le modèle politique ultime, après lequel rien ne saurait exister, de sorte qu’il n’y a plus de débat, il n’y a plus d’action à mener, et finalement, il n’y a plus de politique. Puisque ce modèle est parfait, il conviendrait de ne plus discuter du libéralisme-libertaire, du progressisme, des Droits de l’Homme et bien sûr de la démocratie telle qu’exercée en Occident. D’ailleurs, quiconque ose discuter le dogme des Droits de l’Homme ou la démocratie est aussitôt taxé d’immonde fasciste réactionnaire. De sorte que toute tentative d’action politique s’en trouve immédiatement décrédibilisée. Le concept de « fin de l’histoire » constitue une sorte de béatitude fataliste. Notre civilisation constituerait le zénith, le stade ultime de l’Humanité. Ainsi, tout phénomène qui advient apparaît comme soit bon par principe, soit ne pouvant faire l’objet d’aucun combat. Dans les deux cas, la résignation triomphe de l’action politique. L’on nous présente l’immigration comme une fatalité – doublant cette assertion qu’elle serait nécessairement une chance (béatitude fataliste). L’on nous dit que la France ne saurait exister sans l’Europe. L’on nous présente également la démocratie libérale comme l’inéluctable modèle de toute société aspirant au bonheur. Bref, tous ces poncifs éculés, répétés ad nauseam condamnent toute possibilité d’action politique et de débat au sein du peuple. Ils conduisent également les gouvernants à l’inaction, à la résignation. C’est une erreur car tout procède de la volonté politique : l’économie, la justice, la souveraineté… tout[4] ! Et que penser des Droits de l’Homme ? Idéologie considérée comme indiscutable, pensée au départ pour protéger les hommes des excès et dangers du politique, elle a pour vocation de garantir droits et dignité aux hommes avant même leur entrée en société. Or, en conduisant les hommes à tout penser relativement aux droits et aux libertés individuelles, excluant de fait l’idée fondamentale de collectif, les Droits de l’Homme ont contribué à détruire le politique en ce que les individus se posent en premier lieu en tant qu’individus et non en tant que membres d’une communauté. Or ce qui permet de déclencher l’action politique des gouvernants, c’est le pouvoir de pression de la communauté que forment l’ensemble des citoyens. S’il n’y a pas de communauté mais une simple somme d’individus, l’action des gouvernants n’est plus politique (au sens du bien commun), mais tournée vers la gestion des désirs et des susceptibilités des individus et des micro-communautés qui fracturent la société. C’est la gouvernance par les bons sentiments, c’est l’émocratie.

         Dès lors qu’il n’y a plus de communauté politique – celle-ci se résumant dorénavant à une somme d’individus disposant des mêmes droits –, les citoyens sont comme résignés, et subissent les événements avec fatalisme. Rien ne saurait changer et aucun sacrifice ne saurait être consenti par les citoyens sans un sentiment d’appartenance fort et une concorde politique retrouvée.

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         Bref, il ne s’agit pas d’une crise politique dans le sens d’une crise des institutions. Il s’agit d’une crise du fait politique. Il est indéniable qu’il y a une défiance du peuple à l’égard des institutions politiques et de ses représentants – symbolisée entre autres par une participation toujours plus faible aux différents scrutins – que l’on peut qualifier de crise. Cette crise a d’ailleurs trait à la nature même de notre régime démocratique, comme nous allons le voir. Mais il s’agit en premier lieu d’une crise du politique au sens grec du terme, c’est-à-dire au sens de la vie de la cité : crise au sein de la communauté toujours plus fracturée, crise de la sécurité, crise de la justice, crise de la liberté… C’est cette crise du politique, provoquée en grande partie par le dogme libéral-libertaire, qui a engendré une crise de la politique. Car le peuple, affrontant les conséquences de ce dogme s’agissant du politique, reproche à la politique son manque de résultat, son impuissance ou encore son immobilisme.

La politique :

         La politique est intrinsèquement liée à la société. Car la politique n’est pas tant le fruit d’une convention passée entre les citoyens qu’une nécessité pour régir les rapports de pouvoir inhérents à toute communauté humaine. Il y a une logique du pouvoir, lequel dispose de ses propres règles. Comment conquérir le pouvoir ? Comment le conserver ? Comment et pourquoi l’exercer ? Il est indispensable que la société se dote d’institutions et de règles permettant d’ordonner la gouvernance de celle-ci avec, pour objectif, l’action en faveur du bien commun. Ces règles, ces institutions, notre forme de gouvernement auxquels s’articulent les rapports de pouvoir, tout ceci procède de la politique.

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         L’action en faveur du bien commun, aussi impopulaire soit-elle, constitue la finalité de la politique. Or pour plusieurs raisons, que nous avons évoquées précédemment, l’action politique se fait toujours plus rare. Et ce d’autant plus qu’en démocratie, celui qui entend prendre le pouvoir et conserver celui-ci n’a jamais intérêt, ni à dire la vérité au peuple, ni à prendre des décisions difficiles qui risqueraient de lui coûter sa réélection. De sorte qu’inévitablement, l’inaction se met au service des ambitions. Pour s’en convaincre, il n’est que de constater les promesses de grandes réformes formulées par les aspirants au pouvoir et qui, une fois élus, ne sont bien évidemment jamais tenues. S’agissant de la fonction de Président de la République, le quinquennat renouvelable occasionne d’ailleurs systématiquement la perte des cinq premières années en termes d’action politique.

         Plus globalement, la politique n’a plus pour objet de gouverner la communauté puisque, précisément, il n’y a plus de communauté mais une simple somme d’individus. La politique n’agit plus relativement au bien commun, elle administre les intérêts individuels et se pose comme garant des droits et libertés de chacun. L’État est devenu un gestionnaire et les gouvernants sont des administrateurs, des techniciens, des bureaucrates qui ne sont plus tant des hommes d’actions que des hommes de lois, de normes, de codes, de règles, de chartes, de commissions, de systèmes, de taxes ou encore de règlements. Pour gérer la crise sanitaire du Coronavirus, le gouvernement d’Emmanuel Macron, incapable de prendre la moindre décision, inapte à trancher dans une orientation plutôt que dans une autre a préféré s’en remettre à un cabinet américain ainsi qu’à un collectif ce trente-cinq citoyens tirés au sort. 577 députés, 348 sénateurs, des ministres, des secrétaires d’état, des agences régionales de santé, des comités d’éthique et autres commissions d’étude mais le gouvernement se déchargea du poids de la décision via un gadget façon « démocratie participative » que n’aurait pas renié Ségolène Royal.

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         Cette incapacité à prendre des décisions tient principalement au fait que l’ambition politique – qui s’est substituée au service du bien commun – a conduit notre démocratie à devenir ce que j’appellerais une « dictature du consensus ». Parce que la communauté nationale n’est désormais rien de plus que la somme des intérêts des individus et de ce qu’on appelle les « minorités », la classe politique ne peut étancher sa soif de pouvoir que par la recherche du consensus à tout prix. De sorte que par soumission aux lobbies corporatistes, sociaux, ethniques ou encore religieux toujours plus puissants, par démagogie et par électoralisme, la classe politique s’échine à ne prendre aucune décision qui engagerait l’ensemble de la communauté nationale afin de ménager la chèvre et le chou. Cette stratégie de « l’accommodement raisonnable » est une manière d’effacement du politique en ce qu’elle privilégie l’émotion singulière des individus et des micro-communautés au détriment de l’intérêt de la communauté nationale prise dans son ensemble. L’expression « en même temps » utilisée jusqu’à la caricature par le Président Emmanuel Macron est la signature de cette dictature du consensus en ce qu’elle favorise les dérives idéologiques et démagogiques au profit des micro-communautés et des minorités, et ce au détriment du bien commun. Finalement, le vice inhérent aux démocraties libérales, c’est de prétendre organiser la vie en commun par l’élimination de la possibilité du conflit. C’est une erreur fondamentale. Car cette incapacité à prendre des décisions en premier lieu relativement au bien commun est éminemment dangereuse en ce qu’elle rend la nation désunie, et particulièrement vulnérable aux revendications de tous ordres.

         La politique est foncièrement conflictuelle, qui plus est au sein d’un régime démocratique qui fait de la liberté des citoyens son impératif catégorique. Car admettre la possibilité du conflit, c’est reconnaître la diversité des opinions, des affections ou encore des sensibilités tout en confondant celles-ci au sein de la sensibilité majoritaire. Le sentiment de liberté naît à travers la possibilité du conflit car cette possibilité garantit que la société peut évoluer de façon juste, non dictée par la démagogie, l’idéologie, les groupes de pression ou les ambitions politiques. Si tout est figé, il n’y a pas de démocratie. Mais si la classe politique cède sur tout et pratique le ménagement afin d’éviter les conflits, alors il n’y a plus de majorité de référence, ni de minorité(s) conquise(s). Concorde et paix deviennent impossible car règnent le ressentiment, les multiples revendications et, inévitablement, la guerre de tous contre tous. C’est pourquoi la politique tient un rôle doublement difficile : préserver la concorde au sein de la société tout en maintenant la possibilité du conflit – ce qui ne saurait exister au sein d’une société trop fracturée. Ainsi, l’enjeu n’est pas tant de prévenir les conflits que de reconnaître leur existence afin de les canaliser par le biais de la politique. L’important, c’est que la concorde interne à la nation soit suffisante pour que la minorité accepte la loi de la majorité. Si l’on refuse de reconnaître que la politique est intrinsèquement conflictuelle, l’on en vient à négocier les valeurs. Or contrairement aux intérêts, qui sont négociables, aucune compromission politique n’est acceptable s’agissant des valeurs.

         La paix au sein d’une société ne peut être envisagée sans que ne soit considérée la possibilité du conflit. De même qu’en matière de politique extérieure, on ne peut concevoir la paix en excluant la possibilité de la guerre. L’une ne peut être pensée indépendamment de l’autre sans mettre irrémédiablement la nation en danger. D’ailleurs, une nation, comme une civilisation, ne perdure pas du seul fait de sa culture, de sa technique ou encore de ses valeurs. Elle ne perdure qu’en tant qu’elle assume de s’inscrire dans un rapport de force qui l’engage à concevoir l’affrontement comme possible. Or le premier problème de la politique française, c’est qu’elle croit si fermement dans la supériorité de ses principes qu’elle refuse d’envisager la possibilité du conflit en son sein – ce qui conduit à la dictature du consensus par la politique de l’accommodement raisonnable. Et le second problème de la politique française, c’est qu’éclipsant de facto la possibilité de la guerre, et croyant fermement à la grandeur de ses « valeurs républicaines » – qui ne sont rien moins que des principes arbitraires sans consistance –, elle conçoit comme impossible l’idée qu’elle pourrait avoir des ennemis[5]. Hélas, ce faisant, elle fait étalage de toute sa lâcheté et de sa vulnérabilité[6].

         Par angélisme et par lâcheté, la France est inapte à désigner ses ennemis. Elle est par exemple proprement incapable de désigner l’ennemi islamiste. Alors même que l’islamisme constitue, depuis plus de vingt-cinq ans déjà (les attentats du GIA en 1995), le nœud gordien de la nation française, la classe politique, dans son immense majorité, s’échine à relativiser l’importance du phénomène, sinon à le minimiser. Ce n’est pas un hasard si le « projet de loi sur le séparatisme » initié par le gouvernement Macron, lancé après plusieurs attentats islamistes et la décapitation du professeur Samuel Paty en 2020, fut rebaptisé lâchement « projet de loi confortant les principes républicains ». Initialement, il ne fallait déjà pas pointer du doigt l’islamisme. Mais finalement, il ne faut même pas évoquer le danger du séparatisme…

         Comme le préconisait Julien Freund, ce n’est pas nous qui désignons l’ennemi, c’est l’ennemi qui nous désigne. Rien n’est plus vrai tant la France, a l’image de l’Occident, est désignée par les radicaux musulmans comme leur ennemi. Selon le raisonnement plein de bon sens de Freund, il est trop tard. La politique française préfère désigner des ennemis conceptuels : le populisme, le réchauffement climatique, le repli sur soi, les discours de « haine », le sexisme… Or la polarisation autour de ces ennemis conceptuels rend la nation vulnérable aux civilisations qui font d’elle leur ennemi autant qu’elle rogne les libertés des individus qui la composent[7]. Ce faisant, on croit faire de la politique mais on fait de la morale. Entendons-nous bien. La politique ne peut exclure la morale de son champ d’action. Mais en aucun cas la politique ne peut faire de la morale la maxime de son action. Car la politique, c’est la défense des intérêts du peuple en tant que produit d’une histoire commune, non son fléchissement au profit d’une morale ou d’une autre.

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         Depuis plus de soixante ans, la classe politique martèle trois choses. La première est que la mondialisation serait d’une part inéluctable, d’autre part qu’elle serait la condition du bonheur des peuples. Le penseur libéral Alain Minc en consacra l’idée dans un ouvrage célèbre paru en 1999, et dont le titre tint lieu de synthèse : « La mondialisation heureuse ». Cette mondialisation heureuse devait être, pour les hommes, la promesse de leur libération et de leur émancipation. Elle devait être la promesse d’un monde apaisé, ouvert, un monde de paix et d’échanges marchands et humains. La deuxième chose martelée depuis plus de soixante ans, corollaire de la première, est que l’immigration serait également un phénomène parfaitement inéluctable, et contre lequel aucune politique qui se voudrait humaine ne pourrait rien. En contrepartie de cet aveu d’impuissance, il fut répété ad nauseam que l’immigration et la diversité culturelle étaient une chance pour les nations occidentales, et qu’opérer la moindre nuance à l’égard d’une politique d’ouverture tous azimuts relevait du racisme le plus abject. La troisième chose martelée (depuis 1957 en réalité), c’est que l’Europe constituerait l’horizon indépassable de la France, qu’elle serait la solution face au chômage de masse, qu’elle permettrait aux citoyens français d’augmenter leur niveau de vie, et qu’elle leur garantirait la paix.

         Hélas, l’immense majorité des français n’a pu que constater un évident décalage entre ces trois promesses proférées depuis plusieurs décennies et la réalité. La mondialisation a changé la civilisation occidentale en un marché au sein duquel tout s’échange, tout s’achète, tout se vend jusqu’au corps humain. La mondialisation a également engendré un gigantesque marché du travail avec pour conséquences des délocalisations et du dumping social par la concurrence de travailleurs sous-payés des quatre coins du monde. Mais la mondialisation a également contribué au désastre écologique que l’on connaît. S’agissant de l’immigration, la fin de la politique française d’assimilation au profit d’une simple politique d’intégration, sur fond de discours politiques faisant l’éloge du « droit à la différence », a enfanté une nation française pleinement multiculturelle. De sorte que les français natifs et les français assimilés d’ascendance étrangère déplorent une forme d’insécurité culturelle. Et ce d’autant plus que l’injonction de tolérance qui leur est adressée par les discours politiques bien-pensants contribue à renverser le devoir d’intégration. Quant à l’Europe, elle n’a jamais paru en mesure d’endiguer le chômage de masse, et encore moins d’empêcher la paupérisation et la précarisation des classes moyennes.

         On ne peut que déplorer le fait que ces trois événements majeurs de l’histoire récente de notre nation aient pu s’opérer sans que jamais ou presque le peuple ne soit consulté. Et que dire du référendum de 2005 portant sur le projet de traité établissant une constitution pour l’Europe auquel le peuple avait répondu non (54,68%), projet qui finalement aboutit sous la forme du traité de Lisbonne de 2007. Ainsi, le peuple n’a plus confiance dans sa classe politique car sa classe politique se moque de lui. Nombre de français se sentent également trahis parce qu’ils voient bien que les politiques sont de plus en plus impuissants et naviguent à vue, leur capacité d’action s’étant considérablement réduite. La faute au déclassement de la nation française dans quasiment tous les domaines (compétitivité économique, industrie, recherche, éducation, santé…), mais également aux nombreux traités qui ont fini par restreindre sa souveraineté.

         Si les français ont le sentiment d’avoir été trahi par leurs élites – ce qui se traduit par un taux d’abstention presque toujours massif –, c’est également en raison du fait que la gauche et la droite ne constituent plus une alternative l’une à l’autre, mais bien davantage une simple alternance. Les citoyens ont bien vu que le Parti Socialiste comme les Républicains (anciennement l’UMP et le RPR) ont pratiqué les mêmes politiques ou presque pendant plus de quatre décennies, contribuant d’ailleurs aujourd’hui à leur quasi-disqualification du jeu politique. Quand la gauche était au pouvoir, l’opposition de droite s’évertuait à promettre des réformes et du changement. Arrivée aux affaires, cette droite s’échinait certes, à ralentir la vitesse du navire, mais en maintenait le cap par lâcheté politique. Il en était globalement de même dans l’autre sens de sorte que, mandats après mandats, gouvernements après gouvernements, le clivage de façade donnait lieu à une même politique faite de progressisme, de libéralisme-libertaire, d’État-Providence et d’européisme. A droite, le coup de grâce fut donné par Nicolas Sarkozy qui promettait le karcher, une droite assumée et des réformes drastiques, et qui a finalement intégré Kouchner et consorts dans son fameux « gouvernement d’ouverture ». Ses électeurs étaient cocus. Quant à la gauche, sa mise à mort fut prononcée le plus simplement du monde par François Hollande lui-même et sa « présidence normale ».

         Ainsi le clivage droite-gauche est mort et enterré, remplacé par un clivage qui n’est plus horizontal mais désormais vertical entre ceux qui profitent de la mondialisation – et qui ont bien entendu les moyens financiers et intellectuels pour se protéger de ses effets –, et ceux qui la subissent. Désormais, les gagnants de la mondialisation vivent dans les grandes métropoles quand les perdants, exilés faute de moyens et de perspectives habitent les zones périurbaines et rurales. Ce clivage géographique illustre le clivage politique : on vote populiste dans les zones périurbaines et rurales déclassées et paupérisées, et on vote libéral-progressiste dans les métropoles peuplées de bobos séduits par les discours écolos et d’ouverture dont l’entre-soi protège des effets.

         Les français ont aujourd’hui le sentiment légitime d’avoir été abandonnés par les élites. Leur impuissance à gouverner les français, à prendre des décisions en faveur du bien commun, et la tambouille politicienne qui sert avant tout les ambitions de nombre d’apparatchiks – qui ont fait de la politique, non pas un honneur et une mission mais un métier dont beaucoup vivent depuis des décennies – a forgé l’idée que la classe politique formait une aristocratie. Or comme le montre Tocqueville dans L’Ancien Régime et la Révolution, plus inutile est l’aristocratie, plus elle défend avec véhémence ses privilèges. Il semble inéluctable que ce pays soit devenu irréformable, miné par les compromissions d’une classe politique qui, comme le suggère Michel Onfray, songe avant tout à se servir plutôt qu’à servir.

*

         A travers ce diagnostic, comment ne pas mesurer le désintérêt des citoyens français pour la politique ? et celui des jeunes en particulier[8] ? Souvenons-nous de cette boutade prêtée à Michel Serres : « Il y a vingt ans, lorsque je voulais intéresser mes étudiants je leur parlais de politique ; quand je voulais les faire rire, je leur parlais de religion. Aujourd’hui quand je veux les faire rire, je leur parle de politique, mais si je veux les intéresser, je leur parle de religion ».

Victor Petit


[1] Le libéralisme figurerait la droite de l’échiquier politique quand la sociale-démocratie serait incarnée par la gauche. La vérité est que ces deux philosophies politiques sont marquées non par une différence de nature, mais par une simple différence de degré ; le libéralisme proposé par la droite reprenant les axiomes de la sociale-démocratie de façon simplement plus mesurée.

[2] Et inversement pourrait-on dire. Le peuple doit tout autant demeurée dévouée à la nation, à son histoire, à ses institutions, bref, au bien commun.

[3] Que le Président des États-Unis, encore en exercice, ait pu être censuré par Twitter ou Youtube constitue un exemple dramatique de l’effacement du politique au profit de la morale, laquelle est désormais tenue et promue non par des instances gouvernantes et politiciennes, mais par de gigantesques entreprises privées à des fins pécuniaires.

https://www.france24.com/fr/am%C3%A9riques/20210113-youtube-suspend-la-cha%C3%AEne-de-donald-trump-et-supprime-une-vid%C3%A9o-de-son-compte

[4] Peut-être même l’inaction !

[5] Si l’on faisait preuve d’honnêteté, l’on dirait que le premier ennemi que la France reconnaît désormais, c’est elle-même : son histoire, sa culture, son peuple, ses mœurs, ses coutumes, ses traditions etc.

[6] A ce titre, ne jamais oublier l’idée fondamentale du penseur algérien Malek Bennabi selon laquelle un peuple colonisé est avant tout un peuple colonisable.

[7] On restreint la liberté d’expression pour lutter contre le populisme. On limite l’usage de la voiture par l’instauration de nouvelles taxes pour lutter contre le réchauffement climatique, on institutionnalise la censure pour lutter contre les discours de haine, on instaure la politique des quotas pour lutter contre le sexisme…

[8] Alors même qu’ils sont les premiers à manifester.

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