Gagnants et perdants de la mondialisation

         Des décennies durant, la mondialisation a été présentée comme une chance pour les nations. Le grand marché mondial devait conjuguer les intérêts des peuples. Parfois, l’on a pu entendre que plus qu’une chance, la mondialisation constituait la condition du bonheur, de la paix et du progrès. Parfois encore, l’on considérait la mondialisation comme inéluctable et relevant du sens de l’histoire, justifiant ainsi, s’agissant de la France, l’inaction de la classe politique et la dilution de la souveraineté nationale dans moult accords internationaux.

         Quel bilan dresser ? Force est de constater qu’en France, depuis quatre décennies, tous les indicateurs virent au rouge, économiquement comme socialement[1]. La France compte neuf millions de pauvres. En quarante ans, le taux de pauvreté des moins de vingt-cinq ans a été multiplié par deux. Nous comptons quatre millions de chômeurs. En prenant en compte les contrats précaires, le chiffre monte à six millions. Pour la première fois depuis de longues générations, de nombreux jeunes occupent une moins bonne position sociale que leurs parents. L’ascenseur social est en panne sèche. Dans les trente glorieuses, quinze, voire dix années suffisaient pour sauter une classe sociale. En 2020, il faut une vie entière de travail pour espérer y parvenir. Autrefois, le manque de confort matériel se compensait par une plus grande confiance dans l’avenir quand aujourd’hui, le sentiment de déclassement s’accroit en ce qu’échapper au déterminisme de classe semble relever de l’impossible. Les agriculteurs sont toujours plus pauvres et sont des centaines à se suicider chaque année. Devant ce constat glaçant, quelle fut la grande mesure du quinquennat de François Hollande ? le « mariage pour tous ». Et quelle fut la grande cause du quinquennat d’Emmanuel Macron ? l’égalité hommes-femmes.

         Quel sidérant décalage entre la réalité économique d’un pays toujours plus pauvre et déclassé, et des mesures parfaitement symboliques conduites dans le seul but de satisfaire un électorat menu, mondialisé, mondanisé et moralisateur. En réalité, ce décalage illustre de façon éclatante la fracture entre un corps élitaire sur-représenté dans les classes dirigeantes, parfaitement à l’abri du besoin, dont les préoccupations ne sont plus autres que morales, et un peuple de petites classes moyennes et ouvrières dont le quotidien toujours plus difficile le place à mille lieues de ces agitations sociétales. Il semble que ce clivage ait remplacé le désuet clivage droite-gauche – j’y reviendrai. Mais qu’est-ce que ce clivage ? Qui oppose-t-il ? Le plus simplement du monde, ce nouveau clivage oppose les gagnants de la mondialisation (les inclus) aux perdants de la mondialisation. Et la fracture est toujours plus béante. Depuis Bourdieu et Passeron, lesquels dénonçaient dans Les héritiers en 1964 la méritocratie républicaine coupable selon eux d’entretenir un système de reproduction endogame des élites, cette fracture n’avait été aussi marquée. En réalité, jamais le pays n’a été aussi inégalitaire que depuis que la gauche libérale-libertaire s’est emparée de la question de l’égalité. La France est régulièrement citée comme le pays de l’OCDE au sein duquel l’environnement familial influence le plus la réussite scolaire. Et la concentration des grandes écoles dans les métropoles n’aide pas les classes populaires ou moyennes, lesquelles sont trop riches pour toucher des aides, et trop pauvres pour avoir les moyens de payer un logement ou des frais de transport pour que leurs enfants aillent dans ces écoles.

*

         Ce clivage s’illustre politiquement. Les inclus votent pour le libéralisme socio-démocrate, l’écologie et l’extrême-gauche mélenchoniste – bien davantage préoccupée qu’elle est par le sociétal du reste. Ils ne font pas nécessairement partie des 1% les plus riches dont on nous rebat les oreilles ad nauseam, mais plutôt de cette catégorie de hauts-diplômés qui représentent 20% de la population française et qui transforment le pays précisément en raison de leur positionnement idéologique et professionnel[2]. Ils travaillent majoritairement dans les filières liées à l’innovation, au numérique, aux réseaux sociaux, à la transition écologique, au consulting, affiliés à de grands groupes comme dans de petites start-up bref, ils exercent autant de métiers nouveaux qui n’existaient guère une génération en arrière. Les métiers qu’ils convoitent exigent leur concentration géographique dans les grandes métropoles, ce qui n’est pas sans engendrer un monde très clos et homogène socialement, politiquement voire culturellement tant leurs modes de vie et de consommation leur sont spécifiques ; d’où l’explosion dans les centres des grandes villes (Paris en tête) de boutiques de vélos électriques, de supérettes bio, de restaus végan et d’espaces de co-working, lesquels trustent les meilleures emplacements et reflètent les valeurs de ce groupe. Quant aux perdants de la mondialisation, quand ils votent, c’est en minorité pour l’extrême-gauche (probablement davantage par réflexe de classe) et en majorité pour les candidats et partis populistes de droite. Mais ce clivage s’illustre également géographiquement.

         Ainsi, il y a un bloc élitaire qui comprend la bourgeoisie de gauche et la bourgeoisie de droite, européiste et globalement progressiste, et qui se situe essentiellement dans les grandes métropoles. Ce bloc de droite libérale et de gauche libertaire n’est pas majoritaire. Pour autant, par le truchement de l’abstention et des modes de scrutin, ce bloc bénéficie de mesures économiques qui lui sont régulièrement favorables, et de réformes sociétales qui vont pleinement dans le sens de son idéologie libertaire et progressiste. A côté des métropoles, et indissociables d’elles, il y a les banlieues. Peuplées essentiellement d’immigrés et de français d’origines étrangères, elles constituent une main-d’œuvre indispensable à la vie quotidienne des métropoles (agents d’entretien, aides-soignants, éboueurs, chauffeurs-livreurs…). Toutefois, elles sont également marquées par un taux de chômage nettement supérieur à la moyenne. Elles votent peu mais bénéficient des politiques publiques extraordinairement couteuses plébiscitées par le bloc élitaire, lequel vante le métissage mais se garde bien à distance de celui-ci. Il est toujours fascinant de constater que ceux qui prônent l’absence de frontières au nom de « l’ouverture à l’autre » sont souvent ceux qui ont les moyens de se protéger des conséquences de cette ouverture. Dans un registre différent, le phénomène de gentrification que produit l’installation des classes bobo-aisées dans les quartiers populaires conduit inévitablement à éjecter les plus pauvres qui étaient initialement présents[3]. Ce qui conduit à la pratique de l’entre-soi et de l’apartheid éducatif par ceux-là mêmes qui donnent régulièrement des leçons de vivre-ensemble.

         Le second bloc, c’est ce que Christophe Guilluy apelle la « France périphérique ». Cette France est celles des petites classes moyennes et des classes populaires qui ne vivent pas dans les grandes métropoles, mais bien davantage dans les zones périurbaines. C’est-à-dire plus loin encore que les banlieues, loin des zones d’activité économique, de pouvoir et d’emploi bref, loin de « là où ça se passe » pour parler vulgairement.

         D’après Guilluy, cette France représenterait 60% de la population, et serait largement oubliée des élites politiques, économiques et médiatiques. Un mépris d’ailleurs largement illustré dans le traitement politique et surtout médiatique des résultats des élections municipales 2020. Cette année-là, les résultats du deuxième tour des élections municipales consacraient un raz-de-marée des écologistes, lequel jetait un vent nouveau sur le paysage politique français. Emmanuel Macron, saisi par cette nouvelle donne politique, pouvait miser sur sa convention citoyenne (sorte de concours Lépine de la proposition démagogique chapeauté par Terra Nova, le think-tank ultra-progressiste de gauche) pour se parer des atours d’un Géant-Vert nouveau. Les médias s’en donnaient à cœur-joie et évoquaient un « moment historique », une « vague verte ». Il est vrai que nombre de grandes villes furent remportées de façon surprenante, au grand dam des professionnels de la prédiction politique. Strasbourg, Poitiers, Grenoble, Besançon mais surtout Lyon et Bordeaux (fief de droite depuis plus d’un demi-siècle) : cette razzia verte avait tout du hold-up. De façon surprenante ? Vraiment ? en réalité, pas du tout. Ces victoires du Parti-Pastèque (vert à l’extérieur, rouge à l’intérieur) est le symbole du nouveau clivage qui oppose les inclus de la mondialisation (les cœurs des grandes villes acquis au libéralisme-libertaire, à l’universalisme, aux Droits de l’Homme et au multiculturalisme sur fond de fascisme écologique) et les exclus c’est-à-dire les zones périurbaines, les petites communes, la ruralité, lesquelles subissent de plein fouet les affres du monde interchangeable et ouvert aux quatre vents que prônent les premiers, leur faisant subir tantôt le chômage de masse, tantôt le déclassement social, tantôt la disparition des services publics et l’enlaidissement de leurs paysages par d’immondes éoliennes – le tout mâtiné d’une insécurité croissante et d’un mépris profond pour leur « beaufitude ».

         Ce soi-disant raz-de-marée, cette pseudo-surprise, tout cela était à mourir de rire… ou de dépit. Tout d’abord, ces victoires écolos dans des grandes villes, présentées comme un sirocco vert soufflant sur toute la France, montra tout le mépris que portent les élites médiatiques et politiques pour le peuple des zones périurbaines et rurales. On peut observer ici leur lecture parfaitement urbaine de la France et leur arrogance à l’endroit des sans-dents qui ne comprennent rien à l’écologie, qui ne veulent pas d’un monde sans frontières, qui privilégient leur culture et leur terroir avant tout, bref, ces « gaulois réfractaires » qui n’entendent rien au progrès et au « monde de demain ». Les observateurs pitoyables de cette vaguelette digne de la piscine à vagues d’Etampes oubliaient que 50% de la population française vit dans une commune de moins de 10 000 habitants[4]. Ne leur en déplaise, vivre dans une grande ville est presque une exception. Et ne leur en déplaise, ce peuple qui ne vit pas dans les métropoles vote plutôt à droite. Car ce peuple, contrairement à ce dont rêve les Verts, est profondément conservateur. Les petites classes sont conservatrices. La ruralité est conservatrice. Cette classe de laissés-pour-compte ne veut pas de progrès, ni de révolution ou encore de disruption. Elle consomme modérément (puisqu’elle a peu d’argent). Elle ne coûte pas un pognon de dingue (tant elle rechigne bien souvent à quémander la moindre aide). Elle a le sens des limites. Elle exècre la GPA quand les Verts et leurs apôtres défendent celle-ci – alors même qu’ils prônent le respect de la nature du monde. Elle veut juste qu’on cesse de la culpabiliser d’utiliser des voitures, de l’ennuyer avec des idées aussi stupides et déconnectées que des pissotières de rue, des salles de shoot et des passages piétons sur le périphérique (véridique[5]). Elle veut juste conserver ce qui fait sens à ses yeux : son mode de vie, ses paysages, ses produits locaux, ses mœurs, ses coutumes, ses traditions sans que le round-up des khmers verts du bloc élitaire ne vienne y mettre son sel incluso-transito-écologique.

         Mais surtout, de quelle vague parler quand l’abstention est de 60% ? Dans certaines villes, l’abstention a même dépassé les 80%. On a vu, par le jeu des triangulaires, des quadrangulaires et même des quinquangulaires des maires être élus avec à peine 10% des inscrits. A Lille, la sangsue Martine Aubry (qui avait déclaré que son précédent mandat serait son dernier…) est passée avec 12,34% des inscrits. A la faveur d’un scrutin pourtant beaucoup aimé par les français, la vraie question ne résidait pas dans la surprise que constituait cette fausse vague verte, mais bien dans le désintérêt profond des français pour la politique. Comme s’il y avait une sorte de résignation devant l’incapacité de leurs représentants à comprendre leurs problèmes et à trouver des solutions. La vague du rejet, c’est à peu près la seule qu’on vit alors.

         Le clivage géographique, qui oppose le bloc élitaire des grandes métropoles à la France périphérique, s’accompagne d’une fracture économique et sociale toujours plus grandes. Entre 2009 et 2015, 82% des emplois ont été créé dans des métropoles de plus de 500 000 habitants, soit 175 000 postes, alors même qu’elles ne concentrent que 21% de la population française[6]. Le dynamisme de ces grandes métropoles constitue d’ailleurs une immense chance pour les banlieues, bien loin des clichés victimaires qui sont autant de poncifs justifiant le déversement de la manne financière publique et l’essor de l’assistanat. Tout à l’opposé, les zones périurbaines et rurales se désertifient et se paupérisent. Le tissu économique local fond et le lien social, qui était pourtant la force de cette France, tend à se disloquer[7] – l’accès au travail nécessitant inévitablement des déplacements toujours plus importants et lointains[8].

         Pire encore, non contente de se paupériser, la France périphérique voit, à l’instar des grandes métropoles, de plus en de plus de banlieues se constituer autour des centres urbains au sein desquels prospèrent le trafic de drogue, le communautarisme et l’insécurité. De sorte que des villes de taille moyenne comme Besançon, Dijon, Bayonne, Vannes ou même Montargis, jadis havres de paix, sont désormais en proie aux guerres de gangs, à l’islamisme et au grand banditisme. Pire encore, en janvier 2021, le ministère de l’Intérieur faisait état d’une explosion de la délinquance en zone gendarmerie[9].

         Ainsi, les français du bloc périphérique sont les grands perdants de la mondialisation. Car d’une part, ils paient le plus lourd tribut économique, essorés qu’ils sont par les mesures d’austérité – et n’ayant droit à rien ni ne bénéficiant guère des niches fiscales ou des connaissances qui pourraient leur permettre d’accéder à celles-ci. Mais ils paient aussi un lourd tribut culturel, leurs modes de vie étant toujours plus contestés par un multiculturalisme de plus en plus communautarisé.

         Ainsi le clivage politique rejoint le clivage géographique : la France des métropoles mondialisées d’un côté, et la France des plans sociaux de l’autre. La France des inclus et la France des exclus, clivage qui s’illustre notamment dans le travail.

*

         La France a fait le choix de ne plus être un pays industriel pour devenir un pays d’activités de service. Cette transition amène à faire un constat. Autrefois, il existait nombre de métiers pour les plus humbles. Des métiers manuels, à l’usine ou dans l’artisanat qui offraient des espoirs de carrière. Nous parlions d’ailleurs de « métier » et non pas d’ « emploi ». Avec la désindustrialisation, les délocalisations et la tertiarisation de l’économie, il existe toujours moins de métiers nécessitant peu de qualifications. Désormais, il faut être bardé de diplômes pour s’intégrer au système, et encore[10]. Et ce d’autant plus que les filières manuelles sont depuis longtemps fortement méprisées.

         Il est répété que la désindustrialisation se compense par le développement de nouvelles filières liées au développement des nouvelles technologies. Hélas, pour les laissés-pour-compte de la désindustrialisation et des filières universitaires, le développement de ces nouvelles filières nécessite inévitablement de se reconvertir, de se former à de nouveaux outils bref, de s’adapter, ce qui bien souvent est rigoureusement impossible. Mais au sein même de certaines filières déjà existantes, l’impératif d’adaptation crée des fractures. Le paysan habitué à cultiver sa terre manuellement ne se transforme pas du jour au lendemain en ingénieur agronome informatico-qualifié. Ce qui engendre inévitablement du déclassement.

         On constate une autre fracture entre les gagnants de la mondialisation du bloc élitaire, et les perdants de la mondialisation de la France périphérique. Cette fracture a trait au sens du travail. Pour les premiers, le travail est une valeur en soi. Tant et si bien qu’ils promeuvent l’idée que pour accéder au bonheur, il faudrait trouver un travail que l’on aime. La belle affaire. Combien de personnes sur Terre ont cette chance ? sérieusement ? Mais au-delà de cela, il y a quelque chose d’absurde dans notre société dont l’économie est fondée sur la consommation. On ne cesse de nous le répéter. Aujourd’hui, tout va très vite. Il faut sans cesse se renouveler. Les entreprises qui réussissent ne sont pas celles qui inventent les produits les plus durables, mais celles qui en inventent en permanence, ce qui appelle à la notion d’innovation destructrice chère à l’économiste Schumpeter. C’est tout l’enjeu de la question de l’obsolescence programmée qui illustre à merveille ce nouveau paradigme économique dans lequel la valeur d’un produit naît de sa consommation et donc de sa destruction. Hélas, ce système économique ôte toute valeur au produit du travail dès lors que ce produit est programmé, non pour perdurer, mais pour cesser dans le temps. Ainsi, nous méprisons le travail à double titre. D’abord parce que le produit de notre travail s’évanouit dans le temps à la mesure de l’ardeur avec laquelle nous avons accompli notre tâche, de sorte que nous sommes gagnés par l’impuissance, le découragement voire le sentiment d’être inutile. Ensuite parce que de ce fait, nous apprenons à mépriser le produit de notre travail. Si le travail ne nous inscrit plus dans une lignée humaine, c’est parce que tout est en permanence à reconstruire et que, dès lors, plus rien n’est à hériter ni à transmettre. Comme l’écrit Dostoïevski dans ses Souvenirs de la maison des morts : « Si l’on voulait réduire un homme à néant, le punir atrocement, l’écraser tellement que le meurtrier le plus endurci tremblerait lui-même devant ce châtiment et s’effrayerait d’avance, il suffirait de donner à son travail un caractère de complète inutilité, voire même d’absurdité ». Or cette perte de sens du travail touche principalement les classes populaires, ouvrières ou les petites classes moyennes.

         Pour le « petit peuple », cette perte de sens du travail constitue un drame. Car à ceux à qui l’on a déconstruit l’identité, à ceux à qui l’on a dit que le patrimoine immatériel dont ils étaient les héritiers n’était qu’une aliénation à un carcan xénophobe et raciste, à ceux à qui l’on a répété ad nauseam que l’attachement identitaire à leur nation relevait de l’insupportable repli sur soi, à ceux-là, il ne leur reste que le travail. Or premièrement, l’on a vu que le travail avait perdu de son sens à la faveur de la société de consommation. Deuxièmement, l’on a expliqué à la France d’en bas qu’elle devait inévitablement se reconvertir pour s’adapter, sous peine de sortir du système. Enfin troisièmement, l’on a soumis cette France à une concurrence étrangère, non syndiquée, et qui accepte des salaires beaucoup plus bas, générant un dumping social toujours plus conséquent. Dans son Discours pour un socialisme douanier de 1894, Jean Jaurès avait raison de dire ceci : « Ce que nous ne voulons pas, c’est que le capital international aille chercher la main-d’œuvre sur les marchés où elle est la plus avilie, humiliée, dépréciée, pour la jeter sans contrôle et sans réglementation sur le marché français, et pour amener partout dans le monde les salaires au niveau des pays où ils sont le plus bas. C’est en ce sens, et en ce sens seulement, que nous voulons protéger la main-d’œuvre française contre la main-d’œuvre étrangère, non pas je le répète, par un exclusivisme chauvin mais pour substituer l’internationale du bien-être à l’internationale de la misère ». Autant leur dire très clairement qu’ils ne sont plus employables et qu’il serait préférable de leur verser un « revenu universel », sorte de rente à vie présentée comme une solution au chômage de masse.

         Hélas, chez les non-professionnels de l’assistanat, le chômage génère une souffrance liée à l’exclusion du système par l’exclusion du travail. Cette souffrance tient peu ou prou de la honte tant le travail est souvent considéré comme le seul moyen de participer à la société et d’en être un membre actif. D’où le danger psychologique et social du revenu universel, fausse bonne idée qui ressemble davantage à une mesure de diversion visant à acheter la paix sociale.

*

         Le clivage entre gagnants et perdants de la mondialisation symbolise la fracture entre les libéraux des grandes villes, adeptes du village-global, de la gouvernance mondiale, de l’ouverture et de la dilution des frontières, et les romantiques de la nation habitant la France périphérique, attachés à leurs terroirs, à leur souveraineté et à leur culture. Les premiers vivent dans les aéroports et adoubent le multiculturalisme, les seconds tiennent viscéralement à leurs traditions et à leurs modes de vie. L’écrivain David Goodhart considère les premiers comme des « Anywhere » et les seconds comme des « Somewhere ». Cette fracture, le somewhere socialiste Raphaël Glucksmann l’illustre parfaitement quand il dit : « Quand je vais à New-York ou à Berlin, je me sens plus chez moi culturellement, que quand je me rends en Picardie. Et c’est bien ça le problème »[11]. Les somewhere comme Bernard Henri-Lévy, Jacques Attali ou Raphaël Glucksmann n’ont d’yeux que pour la mondialisation. Ils répètent inlassablement que les gens doivent s’ouvrir et bouger ; que le monde est désormais nomade au regard d’un sédentarisme mortifère car sclérosant que lui opposerait le bloc de la France périphérique ; que l’adaptation à notre société de flux passerait nécessairement par notre capacité à adouber le mouvement ; que l’enracinement à un territoire serait par trop désuet et aliénant.

*

         Comme le suggère le bloc élitaire, les hommes sont-ils appelés à voyager ? à migrer ? La mondialisation procède-t-elle d’une réalité inéluctable et pérenne pour tous les habitants de notre planète ? De sorte que son refus procèderait d’un insupportable repli sur soi xénophobe ? Une étude de 2018 publiée dans Le Parisien[14] montre que, cette année-là, la moitié des personnes décédées en France étaient mortes dans le département qui les avait vues naître. Si bien évidemment, certaines d’entre elles avaient travaillé ailleurs et étaient revenues passer leurs dernières années dans leurs départements natifs, ce chiffre traduit un besoin d’enracinement, un attachement au territoire qui va au-delà de l’adhésion à la « société-monde ». Au niveau international, 258 millions de personnes ne vivent pas dans le pays qui les a vues naître[15]. C’est 3,4% de la population mondiale. Ainsi, l’immense majorité des habitants de cette planète demeurent attachés à leurs terres, soit par désir, soit par contrainte. On est loin du fantasme du village global prôné par les mondialistes progressistes du bloc élitaire. Or paradoxalement, jamais nous n’avons autant prôné l’ouverture, la disparition des frontières et l’universalisme des droits de l’Homme, et jamais nos sociétés n’ont porté aussi haut les valeurs de l’individualisme, du narcissisme et de l’égoïsme, entre autres par le mépris porté pour notre culture et par haine de soi.

*

         « Les patries sont toujours défendues par les gueux et livrées par les riches ; […] c’est que les riches n’ont à perdre que des biens temporels, des trésors, et des situations économiques ; et les gueux ont à perdre ce bien : l’amour de la patrie » écrit Péguy dans Notre Patrie. A la faveur des moyens dont il dispose, l’inclus des grandes métropoles peut s’affilier à n’importe quelle communauté ou cause. Il ne connaît guère de problème d’appartenance tant il peut s’agréger à quelque groupe ou cause que ce soit (généralement les causes qui lui donnent bonne conscience) et voit dans l’attachement à la patrie au mieux quelque chose de superflu et inutile, au pire un vieux réflexe vulgaire, rétrograde et tenant du repli sur soi. C’est la raison pour laquelle l’universalisme de gauche façon « Jacques Attali », qui entend déconstruire les patries, a systématiquement été porté par le bloc élitaire, jamais par les sans-grades.  Quand les inclus des grandes métropoles mondialisées ont pour logiciel idéologique la dilution des patries et des nations, les petites classes moyennes et populaires de la France périphérique, elles, demeurent attachées à l’identité nationale, bien précieux qui figure une communauté singulière et l’appartenance à une filiation.  Voici pourquoi le clivage entre les anywhere et les somewhere a désormais pour ressorts principaux la question identitaire et la question des modes de vie. Car ce que le bloc élitaire ne parvient pas à comprendre, c’est qu’à l’aune de la mondialisation, la France périphérique se voit doublement sanctionnée : par la paupérisation, mais aussi par l’insécurité culturelle – nous y reviendrons.

         Finalement, ce clivage oppose l’amour du lointain du bloc élitaire à l’amour du prochain de la France périphérique. Gille Deleuze disait : « Etre de gauche, c’est d’abord penser le monde, puis son pays, puis ses proches, puis soi ; être de droite, c’est l’inverse ». Ainsi Deleuze opposait, aux valeurs prétendues auto-centrées de droite, l’esprit de solidarité de gauche, l’ouverture aux autres, la générosité.

         Cet amour du lointain est celui que porte un être sans histoire, sans identité, sans appartenance à aucune communauté sinon celle des hommes pour qui les cultures sont des abominations et les nations des ignominies. C’est un être hors-sol qui fait paradoxalement l’éloge de l’ouverture et de la tolérance tout en abhorrant ce qui distingue un allemand d’un soudanais ou d’un guatémaltèque – c’est-à-dire une culture et une identité singulière. Il exècre le singulier. Il entend que les hommes puissent voyager ; être partout chez eux ; se comporter librement, comme ils l’entendent de Moscou à Bamako, de Miami à Islamabad. Tous les particularismes qui font précisément le charme et l’intérêt du voyage, il brûle de les voir dissouts dans une citoyenneté universelle, pétries des valeurs de « progrès » (dont les critères sont les siens évidemment), universelle et interchangeable. C’est pourquoi il est un libéral, et c’est pourquoi le contrat social est l’axiome politique essentiel de son idéologie en ce que le contrat social dispense de tout attachement identitaire et culturel à une quelconque communauté de destin. Dans Les origines de la France contemporaine, Hippolyte Taine décrit merveilleusement ce détachement du prochain : « Appliquez le Contrat social, si bon vous semble, mais ne l’appliquez qu’aux hommes pour lesquels on l’a fabriqué. Ce sont des hommes abstraits qui ne sont d’aucun siècle et d’aucun pays, pures entités écloses sous la baguette métaphysique. En effet, on les a formés en retranchant expressément toutes les différences qui séparent un homme d’un autre, un français d’un papou, un anglais moderne d’un breton contemporain de César, et l’on n’a gardé que la portion commune. On a obtenu ainsi un résidu prodigieusement mince, un extrait infiniment écourté de la nature humaine, c’est-à-dire, suivant la définition du temps, ‘’un être qui a le désir du bonheur et la faculté de raisonner’’, rien de plus et rien d’autre. On a taillé sur ce patron plusieurs millions d’êtres absolument semblables entre eux ; puis, par une seconde simplification aussi énorme que la première, on les a supposés tous indépendants, tous égaux, sans passé, sans parents, sans engagements, sans traditions, sans habitudes, comme autant d’unités arithmétiques, toutes séparables, toutes équivalentes, et l’on a imaginé que, rassemblés pour la première fois, ils traitaient ensemble pour la première fois ».

         Ainsi, en faisant du contrat social le fondement de la société, non plus entendue comme une communauté de destin mais comme une addition de citoyens liés entre eux par intérêt, la modernité a fait tomber en désuétude l’élément fondamental d’une communauté humaine : le lien social. Ce sera le thème de mon prochain texte.

Victor Petit


[1] Je ne m’attarderai pas ici sur le social, la santé, l’éducation, la recherche, l’identité ou encore la sécurité…

[2] https://www.lepoint.fr/postillon/la-nouvelle-lutte-des-classes-selon-dagnaud-et-cassely-03-02-2021-2412436_3961.php

[3] Les élus de gauche ou de centre-gauche des grandes métropoles font du logement social un cheval de bataille. Ce n’est pas par générosité. En réalité, le fonctionnement de ces métropoles modernes requière la présence de travailleurs-clés dans les domaines de la santé, l’éducation, la propreté, les transports, lesquels n’ont simplement plus accès financièrement au parc de logements privés.

[4] https://www.collectivites-locales.gouv.fr/files/files/statistiques/brochures/chapitre_1_-_les_chiffres_cles_des_collectivites_locales_1.pdf

[5] https://www.lefigaro.fr/actualite-france/des-passages-pietons-sur-le-peripherique-parisien-comme-le-veut-hidalgo-est-ce-possible-20200619

[6] https://www.regionsjob.com/actualites/emploi-votre-ville-est-elle-dynamique.html#:~:text=Depuis%202009%2C%20elles%20ont%20g%C3%A9n%C3%A9r%C3%A9,log%C3%A9es%20%C3%A0%20la%20m%C3%AAme%20enseigne.

[7] https://www.bfmtv.com/economie/emploi/en-province-les-villes-moyennes-declinent-dans-l-ombre-des-grandes_AN-201710090199.html#:~:text=Cinq%20nouveaux%20emplois%20en%20M%C3%A9tropole,Grenoble%2C%20Rennes%2C%20ou%20Nantes

[8] Ce qui rend encore plus abject le matraquage fiscal des propriétaires périurbains de voitures.

[9] https://www.lefigaro.fr/vox/societe/la-delinquance-explose-en-zone-gendarmerie-un-maire-alerte-sur-l-insecurite-des-campagnes-20210125

[10] Ce qui explique certainement l’inflation de diplômes de peu de valeur…

[11] https://twitter.com/28minutes/status/1054373468068818945

[12] https://www.marianne.net/politique/ian-brossat-le-communiste-qui-aimait-trop-l-avion-pour-etre-sincere

[13] Le malaise révélé, il a depuis trouvé la solution. Son profil est désormais privé…

[14] https://www.leparisien.fr/societe/pres-d-un-francais-sur-deux-meurt-pres-de-la-ou-il-est-ne-01-10-2019-8163834.php

[15] https://www.ined.fr/fr/tout-savoir-population/memos-demo/focus/les-migrations-dans-le-monde/#:~:text=Plus%20de%20258%20millions%20de,4%25%20de%20la%20population%20mondiale

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