Un autre regard sur le handicap

En 2014, une campagne produite par Coordown à l’occasion de la journée mondiale de la trisomie 21 avait connu un grand succès à travers le monde, sauf en France où il fut censuré par le CSA – l’affaire est aujourd’hui portée devant la Cour Européenne des Droits de l’Homme. Le clip relatait ce message : « Les personnes trisomiques peuvent vivre une vie heureuse, ça dépend de nous tous ». Pour autant, le CSA estima que ce clip « ne pouvait pas être considéré comme un message d’intérêt général, que sa finalité pouvait apparaître ambiguë, et ne pas susciter une adhésion spontanée et consensuelle » ajoutant que ce clip pouvait être de nature à culpabiliser les femmes ayant décidé de ne pas faire le choix d’assumer un enfant trisomique.

L’argument de la culpabilisation semble recevable. Celui de l’intérêt général l’est beaucoup moins. Une société juste est-elle une société où seul importe le bonheur du plus grand nombre ? Alors même que l’on nous rebat les oreilles avec les discriminations que subiraient en permanence les minorités de tous ordres (sociales, sexuelles, ethniques, religieuses…), l’argument semble clairement irrecevable. Pour autant, s’agissant de la question de la culpabilité, il y a un deux poids deux mesures qui en dit long sur le rapport qu’entretient la France (comme nombre de démocraties occidentales) avec la question du handicap mental, mais aussi physique. Voici pourquoi.

*

         La médecine prénatale permet de diagnostiquer, in utero, les enfants susceptibles de présenter un handicap. On peut y voir un progrès technique au service du bonheur des individus. On peut également y voir autre chose.

         Le 15 février 2021, invité sur le plateau de L’Heure des pros, émission diffusée sur CNews, le basketteur paralympique Ryadh Sallem disait ceci : « Il y avait une femme qui nous suivait régulièrement avec sa famille quand je faisais des compétitions de basket. Un jour, j’échange avec elle. Et je lui demande : ‘’pourquoi venez-vous nous voir à chaque fois ?’’ Elle me dit : ‘’parce que vous me touchez énormément. Dans une partie de mon histoire, j’ai avorté parce que j’avais un enfant comme vous. Mais si j’avais su qu’il aurait pu être comme vous, jamais je ne l’aurais fait’ ».

         Où est la discrimination ? S’agissant d’un enfant handicapé, la possibilité d’avorter s’étend jusqu’au terme de la grossesse. Alors bien évidemment, dans les faits, cela arrive rarement. Mais la possibilité d’avorter jusqu’au terme dit quelque chose. Cela dit qu’on ne pose pas le même regard sur un enfant valide que sur un enfant handicapé. Cela dit qu’il est préférable que l’on se passe de l’un des deux. Et cette possibilité même suggère de fait un environnement, sinon un conditionnement qui prépare les parents à interrompre la grossesse ; pour leur bien à eux mais aussi pour le bien de la société. Par le fait même d’exister, cette possibilité d’avorter jusqu’au terme décrète qu’il y a une proportion d’êtres humains dont on ne veut pas en raison de leurs caractéristiques physiques ou intellectuelles. La discrimination est inscrite dans cette possibilité et, de fait, elle se prolonge dans la vie.

         Qu’est-ce que cela dit de notre société ? qui préfère garantir les conditions d’éliminations des fœtus imparfaits plutôt que de proposer un autre regard sur le handicap ? Et que suggère-t-on aux personnes handicapées qui ont eu la chance (ou la malchance) de naître et de vivre ? Je n’ai aucune solution à suggérer. J’identifie simplement une forme d’eugénisme qui instaure une inégalité de fait et une discrimination, véritable, dans une société qui passe son temps à en chercher là où il n’y en a pas. Par ailleurs, que serait une société sans handicap ? une société d’où l’on chasserait toute forme d’imperfection ? Une société inhumaine, assurément.

         Le dilemme est complexe, j’en conviens. Mais réfléchissons à cela : un Adolf Hitler ou un Marc Dutroux peuvent bien naître, ils sont dotés de deux bras et de deux jambes. Mais un enfant trisomique, ou un enfant physiquement handicapé, notre société se dote des moyens techniques, juridiques et idéologiques (c’est globalement préférable pour la société, d’où la possibilité d’avorter légalement jusqu’au terme) de les éliminer tous les deux. Bien évidemment, on ignore a priori ce que deviendront les petits Hitler et Dutroux en gestation. Mais cela pose question quant au critère que l’on choisit pour savoir qui a le droit de vivre ou de ne pas vivre. Et cela pose question du projet de société que l’on souhaite fonder ensemble.

         Le sujet est épineux, voire gênant. Ce pourquoi il est politiquement incorrect de l’évoquer. J’ignore quel postulat devrait prendre une société qui reconnaîtrait cette inégalité et tenterait d’y remédier. Ce dont je suis sûr en revanche, c’est que cette société serait plus humaine que n’importe quelle autre société qui chercherait des solutions à des discriminations qui n’existent pas.

Victor Petit


Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s